![]() |
|||
|
|
|||
|
Réfugiés mauritaniens au Sénégal,
les laissés-pour-compte par Moussa Dioum Journaliste mauritanien * |
|||
|
Le 9 avril 2005, les réfugiés mauritaniens bouclaient leur seizième année d’exil au Sénégal. Otages d’une situation dans l’impasse, ces populations vivent dans le dénuement total et sans l’ombre d’aucune perspective prometteuse à l’horizon. Au mépris du respect des droits de l’homme et du droit humanitaire, la Mauritanie et le Sénégal ont résolument choisi d’occulter la question. Confortés dans cette dynamique par le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) qui entretient, depuis la suspension de son assistance en 1995, un troublant flou sur ce dossier. Pourtant, le statu quo comporte de réels risques de déstabilisation de la sous-région.
Ironie de l’histoire, le 14 février dernier à Dakar à l’issue de leur rencontre rituelle, les présidents mauritanien, Maaouya Sidi Ould Taya, et sénégalais, Abdoulaye Wade, trinquaient à l’honneur de l’enttente cordiale entre les deux Etats. Pendant que, à deux heures de là, quelque 20.000 à 30.000 réfugiés 1, cantonnés dans la misère des campements de fortune, attendent désespérément un rapatriement volontaire vers leur pays d’origine. Et la grève de la faim observée au début février par des centaines de réfugiés semble n’avoir eu aucun effet. Face à cette indifférence des deux gouvernements tout aussi bien que de la Communauté internationale, la mobilisation des associations, comme le Carems (Collectif des réfugiés mauritaniens au Sénégal), loin de s’essouffler, rappelle les implacables conditions de vie de ces personnes déplacées. Partis d’un incident frontalier entre éleveurs mauritaniens et agriculteurs sénégalais, les tragiques événements du 9 avril 1989 avaient dégénéré en de violentes émeutes, des pillages et des massacres dans les deux pays. Cette crise vient se greffer aux tensions ethniques déjà explosives entre Maures et Négro-Mauritaniens. Plus de 65.000 citoyens mauritaniens en majorité peul sont ainsi expulsés vers le Sénégal (sans compter les ressortissants de ce pays) et 20.000 autres vers le Mali. En août 1989, 371 villages répertoriés sur la rive gauche du fleuve Sénégal sont vidés de leurs habitants spoliés de tous leurs biens. Concentrés sur la rive droite du fleuve, les déportés sont répartis dans 90.276 sites. Grâce au programme d’urgence lancé par le Sénégal et des ONG humanitaires dont le Programme alimentaire mondiale (PAM) et le HCR, les réfugiés ont pu reconstituer un semblant de survie avant qu’ils soient abandonnés deux ans plus tard à leur très peu enviable sort. Aujourd’hui encore, confinés dans des taudis et sans emplois faute de papiers en règle, ils n’ont comme source de subsistance que l’agriculture et le petit commerce. Dans un récent ouvrage 2, Céline Vandermotten décrit des conditions de vie de plus en plus précaires. En plus des problèmes d’habitat, « des difficultés de ravitaillement en eau sont fréquentes : les points d’eau des villages auprès desquels les camps sont installés sont souvent insuffisants et les réfugiés n’ont dès lors d’autre solution que de consommer l’eau polluée du fleuve. Il s’ensuit une situation sanitaire déplorable, aggravée par des difficultés d’accès aux soins de santé. Les campagnes de vaccination effectuées sur place n’ont pas pu éradiquer des maladies telles que la bilharziose, le paludisme, la parasitose, la filariose, l’onchocercose, etc. » Après la cessation de l’assistance du HCR, les infrastructures scolaires et sanitaires des villages sénégalais sont partagées entre populations réfugiées et locales. D’où la forte pression sur les faibles capacités des services sociaux, laquelle est accentuée également par la problématique foncière à l’origine de la difficile cohabitation avec les autochtones. Aujourd’hui, si certains réfugiés installés dans les grandes villes comme Saint-Louis, Matam, Podor, etc. ont fini par acquérir la nationalité sénégalaise, bon nombre d’entre eux demeurent hostiles à l’idée de perdre leur identité nationale. En réponse à cette situation d’urgence qui a tout l’air de s’éterniser, le retour volontaire individuel ou par petits groupes vers le pays devient la seule possibilité. La volte-face des humanitaires Au beau milieu du flux des réfugiés sur la rive gauche, le HCR, parmi les rares organisations à caractère humanitaire sur place, décide de suspendre son assistance en décembre 1995. Laissant ainsi sur le carreau les multiples programmes d’insertion socioprofessionnelle, de services de base, d’encadrement des populations en vue d’un éventuel retour au terroir. Sur les raisons de ce subit désengagement, les responsables du HCR à Dakar font preuve d’un mutisme insondable. « Si certains accusent le gouvernement mauritanien d’être à l’origine de cette décision, d’autres sont persuadés qu’il s’agit d’une mesure sénégalaise tendant à les contraindre au retour forcé en Mauritanie, auquel ils se refusent tant que les conditions acceptables pour un tel retour ne seront pas entérinées : reconnaissance de leur citoyenneté mauritanienne, contrôle du HCR quant à leur insertion, rétablissement de leurs droits, garantie de leur sécurité... », observe C. Vandermotten. Le retrait du HCR, suivi de la délégation de sa mission à certains organismes locaux qui, souvent, n’hésitent pas à mettre à sac les fonds alloués aux populations déshéritées, aura comme effet immédiat la désertion des camps et des retours spontanés vers la Mauritanie. Scénario encouragé par l’Etat sénégalais qui, de concert avec le HCR, délivre de moins en moins l’unique papier légal auquel ces populations ont droit, celui qui leur reconnaît le statut de réfugié. La procédure d’obtention du document est des plus complexes. La demande est formulée d’abord auprès d’une commission nationale d’éligibilité dirigée par le président de la Cour suprême sous l’assistance du HCR. Ensuite, celle-ci est adressée au président de la République qui décide ou non son acceptation. Résultat, les requérants, rebutés par ces tracasseries administratives, préfèrent rester sans papiers. Tandis que les titulaires de la carte de réfugié, valable d’une durée de trois mois à un an, ne peuvent plus renouveler leurs documents après expiration. Désormais, plus aucun projet n’est mené à son terme. Le recensement des réfugiés initié en 1999 par le gouvernement sénégalais et exécuté par le HCR, n’a jamais été achevé. Et pour couronner le tout, selon les témoignages recueillis sur place, le bureau du HCR à Dakar va jusqu'à refuser toute délivrance de lettres d’intention aux ONG désirant s’investir auprès des réfugiés. Curieusement, pendant que l’étau se resserre autour de ces réfugiés poussés dans le dernier retranchement de l’abandon, de l’autre côté du fleuve, l’antenne du HCR à Nouakchott se pâme de joie de présenter un rapport d’activités qui fait état de la réinsertion de 33.000 Mauritaniens revenant du Sénégal et du Mali de 1996 à 1998. Un généreux programme de 251 projets dans les domaines de l’agriculture, de l’habitat, de la santé, de l’éducation, de l’hydraulique, de l’élevage, etc. Tout porte donc à croire que l’action humanitaire de cet organisme consiste à entretenir en amont un embargo contre les récalcitrants au retour et en aval une assistance complète au profit des candidats au retour volontaire. La carte du pourrissement Si Dakar et Nouakchott ont renoué le dialogue sur la base d’un tacite accord de paix consacrant la réouverture des frontières 1992, la gestion du dossier des réfugiés en a longuement pâti. Car la concession entre les deux parties s’est faite sur le dos de ces populations. Le gouvernement mauritanien, dont l’hypocrisie n’a d’égale que sa mauvaise foi, déclare en 1993 : « les frontières sont ouvertes et les Mauritaniens peuvent rentrer dans leur pays s’ils le désirent ». Or, officiellement, la Mauritanie a jusqu’à présent nié l’existence de ses citoyens au Sénégal. Position d’ailleurs réaffirmée récemment par son Premier ministre devant le Parlement. Officieusement, le pouvoir en place a toujours sollicité et même dépêché ses émissaires auprès des associations de réfugiés afin d’encourager leur retour au terroir sans tambours ni trompettes. Au fond, cette ambiguïté s’explique par la volonté politique de contourner la délicate question foncière, les indemnisations, la restitution des biens confisqués après la purge contre les Négro-Mauritaniens.En 1996, l’ouverture des négociations entre le gouvernement mauritanien et l’Association mauritanienne des réfugiés (AMRS) précipite le retour de certains réfugiés chez eux. Selon l’étude du SCSAO, l’absence de données fiables, les pourcentages des biens et des terres récupérés varient d’une région à l’autre. Ainsi, des ONG témoignent de résultats meilleurs au Brakna par rapport au Gorgol et au Guidimakha. La réattribution des papiers d’identité est plus longue, et de nombreux individus revenus en 1995 sont toujours en attente. A l’évidence, la stratégie du pourrissement du dossier est aussi appuyée par le gouvernement sénégalais qui faisait pourtant du règlement du contentieux un préalable. Les enjeux de l’aménagement de la vallée et la problématique frontalière ajoutés aux revendications mauritaniennes pour l’indemnisation des ressortissants mauritaniens ont vite fait d’assouplir la position du Sénégal. L’avènement de Wade au pouvoir fait renaître l’espoir. Mais la première tentative de rediscuter la question avec la Mauritanie généra en juin 2000 la crispation des relations des deux Etats. Afin de gérer ce fragile équilibre avec le voisin du nord, Dakar multiplie les opérations de charme. N’abordant plus dorénavant les sujets qui fâchent et allant jusqu'à expulser de son territoire des opposants mauritaniens, y compris des réfugiés politiques.La seule note d’espoir vient de Genève, d’où une délégation du HCR devait être dépêchée récemment au Sénégal et en Mauritanie, « pour accompagner la dynamique de rapprochement entre les deux pays et faciliter un cadre d’échanges pour le règlement du dossier des réfugiés mauritaniens », selon un communiqué daté de mars dernier. On en est encore là ! Moussa Dioum
|
|||
|
1 Statistiques publiées en juillet 2004 par le Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (SCSAO) dans une étude consacrée à ce dossier. 2 Céline Vandermotten, Géopolitique de la vallée du Sénégal, 2004 - Edit. L’Harmattan. |
|||
|
|
|||
Retour au sommaire du dernier numéro en ligne |
|||