Confrontations
Objections au commerce équitable

par Vincent Cheynet* et Bruno Clémentin**
* Rédacteur en chef de la revue La Décroissance
**Président de l'Institut d'études économique
et sociales pour la décroissance soutenable (IEESDS), France.



Le commerce équitable apparaît comme une action empreinte de la meilleure volonté, œuvrant pour un monde plus juste et plus humain. Émettre des objections à l’encontre de cette entreprise peut rapidement renvoyer à la posture de l’ultralibéral, de l’égoïste ou de la personne dénuée de conscience.

Pour comprendre cette critique, nous devons tout d’abord rappeler le mécanisme de mondialisation, entendu comme marchandisation du monde. La première étape de la globalisation est un processus culturel. On diffuse les « valeurs » des sociétés de consommation grâce aux médias dans les pays dit « sous-développés ». On forme et on corrompt les élites de ces pays en leur donnant mission d’intégrer leur pays dans le processus de globalisation. La masse des paysans — et des artisans — qui composent dans leur immense majorité ces pays sont un frein à la mondialisation. En effet, ceux-ci pratiquent de manière séculaire l’autosuffisance, fondée sur une agriculture vivrière, c’est-à-dire locale et servant d’abord à faire vivre leur communauté, les produits d’échange constituant généralement une ressources marginale et secondaire. Pour importer des armes, achetées aux pays riches, ou d’autres biens de consommation, les élites doivent réduire ce type de production au profit de cultures de rapport, à la valeur ajoutée la plus importe possible et échangeables sur le marché mondial. Les cultures traditionnelles sont ainsi abandonnées pour des productions destinées à être exportées. Ainsi, des peuples qui vivaient dans la pauvreté — mot entendu dans son sens traditionnel — sont jetés dans un processus qui leur échappe et les renvoie à la misère, ainsi que l'a décrit Majid Rahnema (1), à la déstructuration humaine et sociale, à la destruction écologique.

Devant cette catastrophe, des ONG occidentales ont développé le concept de commerce équitable, ceci afin de « corriger » les effets dévastateurs de la globalisation. Face à cette stratégie, nous avions émis une série d’observations. Cette critique n’a rien d’original. Elle a été développée par tout un courant de pensée. Ivan Illich hier ou Serge Latouche (2) aujourd’hui en sont les figures les plus connues.

La première objection est que le « commerce équitable » est inéquitable. En effet, pour qu'un échange soit réellement équitable, les conditions de protection sociale et de rémunération des individus qui produisent devraient être identiques à celles des personnes qui consomment. Malheureusement, dans le cadre d’une entreprise de « commerce équitable », les conditions de production et de protection sociale entre le consommateur du Nord et le producteur du Sud sont foncièrement inéquitables. Toute la chaîne de commercialisation, dans les mêmes proportions que le commerce "normal", transport, transformation et vente, génère une nouvelle valeur ajoutée, considérable par rapport au prix de revient de la production, qui ne bénéficie toujours pas au producteur. Ce commerce est donc « moins inéquitable ». Le qualifier d’« équitable » est une publicité mensongère.

Deuxièmement, le commerce équitable en vient à parfaitement légitimer le processus de mondialisation. En ne s’attaquant qu’aux conséquences et non aux causes de la misère, il cautionne le mécanisme de marchandisation du monde. Les solutions s’attaquant à la racine des problèmes, comme la relocalisation de la production et de la consommation, s’éloignent alors. La capacité de chaque peuple à assurer son autosuffisance alimentaire (qui participe de sa sécurité alimentaire) en vient à passer au second plan. Pourtant, la priorité, l’urgence, sont bien là. Elles sont pour les paysans du monde de se défaire des cultures de rapport imposées par le « big business », ceci afin de retrouver des cultures vivrières (José Bové s’est largement exprimé sur cette problématique dans nos pays).

La troisième objection est à notre sens aussi importante. Afin de légitimer sa stratégie, le « commerce équitable » possède une très fâcheuse tendance à propager l’idéologie de soumission. Le processus de marchandisation du monde est malheureusement présenté par ses militants comme un phénomène inéluctable, à la manière de nos économistes néolibéraux. « Quant à Porto Alegre, on ne prêche plus contre la mondialisation mais pour une autre mondialisation. » (3)  Vouloir s’attaquer au fondement de la globalisation relèverait d’une attitude vaine. Il serait inutile de vouloir résister. Souvent, des entrepreneurs du commerce équitable, rejoignant ainsi les chantres de la société de consommation, en viennent à psychologiser leurs contradicteurs en qualifiant leur approche d’ « utopique » ou de « rêverie ». C’est la dialectique de la « pensée unique » qui est ainsi malheureusement confortée par les militants du commerce équitable. Pourtant, des expériences, telles que celles menées par Pierre Rabhi au Burkina-Faso, ont démontré la faisabilité et la pérennité des politiques de réappropriation, par des communautés, de leur souveraineté alimentaire.

Nous faisons d’autres observations. Le commerce équitable favorise la concurrence déloyale. Produits dans des conditions « moins inéquitables », quelquefois diffusés par des réseaux militants, ses produits entrent en concurrence directe avec des produits locaux, comme le miel ou certains produits textiles.

Le commerce équitable ne tient pas compte des coûts écologiques. Consommer des produits tropicaux, qu’ils soient issus du commerce équitable ou non, induit la consommation et la combustion de pétrole puisqu’il faut transporter ces marchandises. De plus, des produits comme le miel, le riz, les textiles ou des fleurs que nous produisons, ou avons la capacité de produire, voient leur production délocalisée sous couvert d’éthique, et leur impact écologique est ainsi démultiplié. Ensuite, les restes de ces produits, qui constituent un humus nécessaire à la régénération des sols, sont perdus pour les pays producteurs. La consommation de produits tropicaux participe aussi à l’appauvrissement de la biodiversité de notre production (et de notre culture) : la diversité des fruits se traduit par une perte de variété des espèces locales.

Dans le cas de Max Havelaar, le commerce équitable cautionne la grande distribution, quand ce n’est pas la « malbouffe ». Ainsi, en Suisse, la marque est présente dans les MacDonald’s. Que pourraient rêver de plus efficace les multinationales Auchan, Carrefour pour légitimer un mode de distribution productiviste avec toutes ses conséquences sociales, humaines et environnementales ? Rappelons simplement qu’à cause des grandes surfaces, entre 1966 et 1998, selon l'INSEE, la France a perdu 17 800 boulangeries-pâtisseries (44%), 73 800 épiceries (84%), 3500 fromageries (76 %), 1 300 librairies, etc. Les publicitaires au service des firmes de la grande distribution ne manquent pas bien sûr de mettre en avant les produits issus du « commerce équitable ». Cette part infinitésimale de leur chiffre d’affaires leur permet de légitimer l’ensemble de leur commerce. Max Havelaar Suisse distribue depuis mars 2003, le thé, le chocolat chaud et sept cafés Max Havelaar dans les MacDonald's. Il faudrait être bien naïf pour ne pas comprendre tout l’intérêt que McDo peut retirer de cette opération de communication. Que représenteront ces quelques tasses de chocolat ou de café à côté des dégâts engendrés par la « malbouffe » ?

D’autres objections sont opposables au commerce équitable. Nous pouvons citer la traçabilité : pour être véritablement équitable, un produit devrait être confectionné le plus localement possible. Impossible en effet de s’assurer des conditions écologiques et sociales d’une denrée cultivée à 20 000 kilomètres de chez soi. Bien sûr, il serait tout aussi absurde et irresponsable de rejeter brutalement toutes les actions entreprises au nom du concept de commerce équitable. Mais nous devons nous demander si celui-ci ne correspondrait pas à une sorte de charité mondiale, qui aurait pris le pas sur notre désir de justice. De plus, comme l’arnaque sémantique du « développement durable », le commerce équitable constitue lui aussi un oxymore, c’est-à-dire la juxtaposition de deux termes contradictoires. En effet, le commerce a ses propres règles, qui sont celles de l’économie. L’équité, elle, appartient à la dimension politique, qui doit tendre à maîtriser le processus économique. Nous savons qu’il va nous être reproché d’avoir une vision autarcique, voire  nationaliste. C’est oublier que si les marchandises franchissent sans cesse davantage les continents, beaucoup de nos contemporains au Sud se trouvent confinés dans des espaces desquels il leur est de plus en plus difficile de s’extraire. Nous souhaitons le contraire : la liberté pour les hommes, et des marchandises et une alimentation produites localement, participant à l’enrichissement culturel des peuples.

Vincent Cheynet & Bruno Clémentin


(1) Majid Rahnema , Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard, Actes Sud.
(2) La Tasse de Max, lettre de Max Havelaar, (n° 12, mars 2003).
(3) Serge Latouche, son récent et indispensable aide-mémoire : Survivre au développement, Mille et une nuits.


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