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| Ethnicité et développement en Afrique par Marcel Fafchamps Professeur d'économie à l'Université d'Oxford |
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Dans ce genre de sujet, les mots ont beaucoup d’importance, car ils sont chargés de significations cachées. Le mot "ethnicité" rappelle celui d’"ethnographie", et donc l’étude des sociétés primitives. C’est pourquoi, dans les pays riches, les dissensions entres ethnies sont appelées "problèmes communautaires" tandis que dans les pays pauvres, les conflits entre communautés sont appelés "problèmes ethnique". Ne vous laissez pas tromper par ces différences de vocabulaire, les deux appellations désignent des réalités identiques. L’être humain a une capacité surprenante à s’identifier à un groupe. Cette capacité nous vient sans doute de notre passé de primate, lorsque nous vivions en petites bandes concurrentes. Les psychologues ont montré que l’identification au groupe suscite des émotions fortes qui peuvent être mobilisées pour le bien du groupe, par exemple, pour encourager des manifestations de solidarité ou l’abnégation face à la mort et à la douleur. L’identification au groupe est d’ailleurs un ingrédient fondamental des guerres modernes qui puisent dans le sentiment national une façon efficace de motiver les armées. Vu sous cet angle, le nationalisme apparaît comme une technique nouvelle de mobilisation militaire et politique inspirée des découvertes en psychologie. Cette technique de manipulation de masses s’est répandue dans le monde vers le début du vingtième siècle et elle sous-tend de nombreux conflits depuis. Ce qui distingue le nationalisme de l’identification au groupe chez les primates est que le groupe est tellement grand qu’il en est réduit à un concept abstrait : les Wallons, les Hutus, les Arabes. Ce qui est étonnant, c’est que les émotions produites par l’identification au groupe ne dépendent pas de la taille du groupe ni de son caractère abstrait : un million de soldats sont morts pour la France et l’Allemagne à Verdun ; la plupart ne s’étaient jamais vus. L’Afrique n’est pas restée à l’écart de cette évolution. En Afrique comme ailleurs, des politiciens ont découvert qu’ils pouvaient générer des émotions fortes en jouant du registre de l’identification à un groupe abstrait. La différence avec Verdun, c’est que les Etats africains n’ont pas réussi à imposer leur monopole sur la définition de la nationalité. Les Belges savent bien que cela n’est en effet pas facile. Si la France a mieux réussi à amalgamer la citoyenneté française avec l’identification à une nation, ce fut au prix de nombreux sacrifices pensons aux Bretons, Corses, Occitans, et autres groupes dont l’identité a dû se fondre dans le glacis national. Les mêmes enjeux se jouent dans de nombreux pays africains, du Nigeria et de la Côte d’Ivoire à l’Erythrée et à la Somalie. La forme que prennent les problèmes communautaires en Afrique reflète largement les transformations profondes qui secouent le continent. Dans les sociétés rurales traditionnelles, l’identification au groupe est évidemment possible, mais la taille du groupe reste réduite : c’est notre village contre le village voisin, notre groupe d’éleveurs contre le groupe voisin. La constitution de grandes identités nationales ou ethniques rassemblant des millions d’individus est un phénomène récent favorisé par l’émergence de grandes villes brassant des millions d’individus d’origines diverses. C’est dans le terreau urbain que des concepts abstraits comme ceux de Kikuyu ou d’Akan ont pu émerger et devenir des facteurs d’identité. Pour comprendre l’ethnicité comme facteur d’identification urbaine, il est impératif d’en reconnaître la plasticité. Les limites du groupe sont largement arbitraires. Il n’y a pas de meilleur exemple que la guerre que la Somalie mena à l’Ethiopie en 1977 au nom du pan-somalisme le "droit" de tous les Somalis à vivre dans un même Etat avant de se briser en mille morceaux quatorze ans plus tard. En 1977, le facteur d’identité, c’était la langue somalienne. En 2004, le facteur d’identité, c’est le clan. La vérité est que nous avons tous plusieurs marqueurs identitaires (langue, couleur de peau, religion, lignage, région d’origine, club de football, etc.) qui peuvent tous, au gré du hasard et des nécessités, être actives pour créer un attachement émotionnel fort. Il y eut, par exemple, en 1969, une guerre du football entre le Honduras et le Salvador. C’est cette plasticité qui surprend l’observateur non averti qui prend pour argent comptant le simplisme des discours sur l’aspect éternel et intangible de l’ethnicité. Et, comme nous le savons tous, chaque nationalisme aime réécrire l’histoire à son image, faisant de la guerre de Cent ans une guerre entre les Français et les Anglais et de la bataille des Eperons d’or, une manifestation précoce du génie flamand (au lieu d’être une victoire des libertés urbaines contre l’aristocratie foncière). La réalité, c’est que les Africains ne sont pas plus et pas moins "ethniques" que n’importe qui. Comme ce fut le cas en Belgique, la langue joue un rôle important dans l’identification au groupe. Ce qui est moins connu, c’est que la langue elle-même est plastique. En général, parce qu’ils sont sédentaires, les ruraux parlent des patois qui different d’une région à l’autre. En Belgique il y a 200 ans, les ruraux, qui constituaient l’immense majorité de la population, parlaient une série de patois flamands et wallons. Ces patois variaient tellement d’une région à l’autre que les gens avaient des difficultés à se comprendre. Cette situation est encore celle qui prévaut dans une bonne partie de l’Afrique. Comme la monarchie autrichienne avait choisi le français comme langue de cours, on peut soupçonner fortement le français de s’être répandu en Belgique durant la période autrichienne, c'est-à-dire au 18e siècle. Le français fut aussi la langue d’enseignement dans tous le pays jusqu'à la fin du 19eme siècle. Cette situation ressemble à celle de nombreux pays africains où l’enseignement secondaire et universitaire se fait en langue coloniale. La situation de la Belgique au 18e et 19e siècle ressemble un peu à celle de l’Ethiopie aujourd’hui qui, bien qu’elle ne fut jamais colonisée par quiconque, a adopté l’anglais dans son enseignement supérieur. Lorsque l’industriel anglais John Cockerill décida de délocaliser ses hauts-fourneaux dans la vallée de la Meuse vers 1835, la Belgique devint le deuxième pays industrialisé de la planète. Cette industrialisation attira de nombreux Wallons dans les villes. Pour favoriser l’ascension sociale de leurs enfants, ils les encouragèrent à adopter le français. Le même processus de plasticité linguistique est à l’œuvre en Afrique où un petit nombre de langues locales sont en train de se répandre de cette façon. Par exemple, les éleveurs fulanis vivant dans le nord du Nigeria ont presque tous abandonné le fulbe pour le hausa, la langue des agriculteurs locaux. Le swahili se répand dans les villes d’Afrique de l’Est, tandis que le lingala étend son emprise sur la vallée du fleuve Congo et au-delà. Cet abandon des langues moins répandues est favorisé par les échanges commerciaux, mais il favorise en retour l’identification à des groupes plus larges. Cette identification est d’autant plus forte si elle est relayée par l’Etat, par exemple par le biais de l’éducation en langues vernaculaires. C’est ce qui s’est produit en Belgique avec les Wallons qui, après avoir abandonné leur langue pour le français, ont pu plus facilement s’identifier avec les francophones d’origine flamande habitant la capitale. Le même phénomène a favorisé l’émergence d’une identité flamande lorsque, vers la fin du 19e siècle, le flamand fit son apparition dans l’enseignement primaire et que, dans les années trente, un flamand standardisé, l’ABN, fut choisi, non sans débats, comme langue d’enseignement secondaire. Les mêmes tensions secouent maintenant l’Afrique et elles ont largement les mêmes causes, notamment l’éducation primaire en langues vernaculaires homogénéisées pour la cause. Cette homogénéisation favorise l’identification avec des groupes beaucoup plus larges dans un contexte de mobilité et d’urbanisation accrues. Elle laisse aussi prévoir des turbulences à venir. Cette observation s’applique parfaitement, par exemple, à la situation des Oromos en Ethiopie. Après avoir été marginalisés politiquement pendant des décennies, ils vivent maintenant dans un ensemble fédéral qui a opté pour l’enseignement en oromo. A terme, cela va favoriser un nationalisme oromo qui, combiné à une histoire martyre, ne présage rien de bon. Les conflits entre communautés ne sont pas seulement un problème d’identité. Les relations avec l’Etat sont aussi une source d’angoisse identitaire. Il n’y a rien de plus effrayant que de devoir communiquer avec l’Etat dans une langue mal maîtrisée. Pensez au pauvre bougre à qui le juge, le policier ou l’agent des contributions s'adressent dans une langue qu’il ne connaît pas. Pensez à ses frayeurs de ne pas pouvoir se défendre face à l’Etat tout-puissant. Ces angoisses-là, les Africains les découvrent en même temps qu’ils découvrent l’Etat moderne et ses désirs de contrôle. De ce point de vue-là aussi, les problèmes communautaires en Afrique sont avant tout une manifestation de modernité. Finalement, il ne faut pas oublier l’emploi. Ceux qui ne maîtrisent pas la langue sont défavorisés à l’embauche. Il y a aussi les réseaux d’amis et de connaissances qui facilitent l’obtention d’un boulot, l’octroi d’un crédit, même si on connaît la langue. Ces réseaux ont souvent une base sociale "ethnique". Pour les ruraux, l’emploi est tout d’abord déterminé par l’accès à la terre qui, en Afrique, reste principalement une affaire locale où l’ethnicité joue un petit rôle. En ville, par contre, la concurrence pour l’emploi salarié et les petits boulots est extrêmement rude. Dans ces circonstances, il n’est pas surprenant que les conflits communautaires soient exacerbés par l’urbanisation et le développement. Dans d’autres pays, comme la Côte d’Ivoire ou l’est du Congo, ce sont les migrations rurales récentes qui ont aggravé les problèmes d’accès à la terre, déclenchant des réactions de rejet pas bien différentes du vote Vlaams Blok à Anvers. En résumé, les problèmes communautaires en Afrique ont les mêmes causes et sont animés par les mêmes peurs que chez nous. Et ils sont aussi destructeurs et inutiles. Marcel Fafchamps |
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