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| L'échec de l'OMC à Cancún : vers un nouveau développement par Geoffrey Pleyers Aspirant du FNRS, doctorant en Sociologie à l'Université de Liège et au CADIS (EHESS-Paris), chercheur invité à l'Institut de Recherches sociales de l'Université nationale autonome de Mexico. |
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La ville de Cancún offre à l'observateur un reflet d'une rare clarté du monde contemporain. D'un côté, une zone hôtelière d'un luxe extrême, où les forêts, les plages et les eaux turquoises ont été domestiquées pour créer un monde artificiel et sûr pour ceux qui peuvent se le payer. C'est là que s'est réunie l'Organisation mondiale du commerce (OMC), sous la protection d'un important contingent policier chargé de tenir à l'écart toute protestation qui pourrait venir du monde réel. A quelques kilomètres de là, la ville de Cancún loge les véritables habitants, en majorité indigènes mayas. Ce sont eux qui soutiennent par leur travail ce monde irréel et ses passagers : ils lavent leurs vêtements, leur servent à manger, nettoient leurs chambres et rêvent la nuit du temps où les oiseaux chantaient encore librement dans les arbres de ces forêts au bord de la mer des Caraïbes.
L'échec de l'OMC, une victoire pour le Sud ? C'est donc cette ville qui a été choisie pour accueillir la cinquième réunion ministérielle de l'OMC du 10 au 14 septembre dernier et qui a été le théâtre d'un retentissant revers de cette institution internationale, échec que de nombreux acteurs et observateurs ont immédiatement transformé en succès pour la société civile internationale et diverses coalitions de pays du Sud qui ont tenu tête aux Européens et aux Nord-Américains. Les choses ne sont pourtant pas si simples. Le fait que Cancún constitue une victoire ou non pour les pays en voie de développement et les personnes qui les soutiennent contre les puissances commerciales que constituent les Etats-Unis et l'Union européenne dépend du niveau d'attente et des espoirs de chacun. Les paysans, les populations du Sud de la planète, les tiers-mondistes et autres altermondialistes peuvent-ils être satisfaits de l'échec de cette cinquième conférence ministérielle ? OUI, dans le sens où Cancún constitue un coup d'arrêt, limité et peut-être momentané, à l'imposition unilatérale des vues et des intérêts des pays riches sur le reste de la planète, mais NON, Cancún n'apporte pas de solutions aux graves problèmes posés, notamment en matière d'agriculture et de propriété intellectuelle. Pour les partisans d' « un autre monde possible », il s'agit donc avant tout de peser le pour et le contre. En effet, avant Cancún comme après Cancún, les entreprises transnationales continueront à s'approprier le patrimoine des communautés indigènes et de l'humanité grâce aux brevets qu'elles déposeront. Avant Cancún comme après Cancún, chaque vache européenne recevra ses deux euros de subvention quotidienne, soit davantage que la somme gagnée par deux milliards d'êtres humains pour (sur-)vivre à cette même journée. Avant Cancún comme après Cancún, la surproduction engendrée par les politiques agricoles productivistes et compétitives européennes et nord-américaines continueront d'inonder le Sud d'aliments de mauvaise qualité et à bas prix, privant de débouchés des dizaines de millions de paysans (1). Si les pays du Sud ont refusé de céder comme à l'accoutumée devant les énormes pressions des géants commerciaux du Nord, ces derniers n'ont pas cédé davantage, bien au contraire ! Préférant un statu quo largement favorable plutôt que d'âpres négociations avec des pays du Sud groupés et déterminés à défendre leurs intérêts, les délégués des deux super-puissances commerciales ne voulaient peut-être pas d'un accord à Cancún. S'il ne les ravit pas, cet échec de Cancún ne leur déplaît pas pour autant. Au vu de la seconde et dernière version révisée du projet de déclaration finale, on peut même se demander si la rupture des négociations n'était pas l'objectif recherché par les délégués européens et nord-américains. Ce document, élaboré uniquement selon les points de vue européen et américain ne pouvait qu'offusquer les pays en voie de développement, obligés de constater que, malgré la fermeté affirmée lors de cette réunion et le travail réalisé depuis plusieurs mois, l'OMC continue d'ignorer totalement leurs points de vue et leurs intérêts. Pour les pays du Sud, il s'agit peut-être d'une occasion manquée d'ouvrir une brèche dans le protectionnisme des pays riches grâce au rapport de force en vigueur à Cancún. La boîte de Pandore Si les partisans d'un modèle de développement plus équitable ont de bonnes raisons de se réjouir de cet échec de Cancún, ils en ont tout autant d'être méfiants et prudents. Certes, un monde sans OMC pourrait être plus juste, mais il pourrait aussi être un monde dans lequel les puissants imposent leurs vues de manière plus unilatérale. L'ombre de ce monde-là plane déjà sur l'après-Cancún. Dès le 16 septembre, R. Noriega, nouveau sous-secrétaire d'Etat américain pour l'Amérique latine a ainsi déclaré : « Les problèmes de Cancún ne dissuaderont pas les Etats-Unis de promouvoir des accords de libre commerce. Nous travaillerons avec celui qui est disposé à s'intégrer dans un agenda de libre commerce et de protection des investissements. » (La Jornada, 17/09/2003). Le rapport de forces est évidemment bien plus favorable aux Etats-Unis ou à l'Union européenne dans le cadre de traités bilatéraux et régionaux, face à un seul pays en voie de développement ou à une région limitée que face à une coalition de grands pays comme celle qui a surgi à Cancún. Et R. Zoellick, le délégué au commerce américain, prévient : « Beaucoup de pays vont affronter la froide réalité de leur choix, de leur refus systématique de céder quoi que ce soit.» Par ailleurs, les adversaires de l'OMC n'ont pas forcément les mêmes finalités : portant les intérêts des populations du Sud, les altermondialistes dénoncent l'OMC comme une institution favorisant uniquement les intérêts des plus puissants, des relations commerciales plus équitables, mais d'autres demandent la dissolution de cette même institution qui à leurs yeux limite le pouvoir de décision national des pays plus puissants et préfèrent l'unilatéralisme. Il en est de même au niveau des partisans d'une réforme de cette institution. Ainsi, depuis Cancún, les procédures de l'OMC sont vivement critiquées par les Nord-Américains et les Européens. Gageons que ce n'est pas pour les mêmes raisons que celles qui poussent les ONG à critiquer ces même procédures : manque de transparence, absence de démocratie et imposition des vues des puissances commerciales. Au sein même des altermondialistes existent d'importantes divergences quant au sort à réserver à l'OMC. Si certains sont partisans d'une réforme, estimant que l'OMC est un instrument qui, avec un bon rapport de forces, peut servir à protéger les pays plus faibles, beaucoup d'autres pensent qu' « il est impossible de réparer l'OMC. L'institution n'est pas neutre, mais par nature inéquitable, construite afin de favoriser les intérêts des pays riches.(2) » Les pays du Nord ont d'ailleurs récemment montré qu'ils n'étaient pas disposés à appliquer à eux-mêmes les politiques libérales qu'ils imposent au Sud et qu'ils s'autorisaient à remettre en cause les rares promesses concédées aux pays du Sud quelques mois plus tôt. Pour ceux qui croient illusoire d'attendre un changement des rapports mondiaux ou une quelconque concession des pays riches dans le cadre de l'OMC, l'échec de Cancún représente une importante victoire. Pour autant, la loi de la jungle ne serait pas préférable à celle de l'OMC, et les altermondialistes demandent « aux gouvernements de réunir au plus vite une conférence internationale qui jettera les bases d'un système commercial différent (3).» Vers un nouveau rapport de forces ? Le changement du rapport de forces international qui s'est opéré au profit de pays du Sud et grâce à leur regroupement au sein de diverses coalitions représente sans doute un résultat positif et important de cette réunion de Cancún. « Nous sommes enthousiastes parce que désormais notre voix est écoutée », proclamait ainsi le secrétaire au commerce des Philippines. Le groupe principal, le G21+ réunit actuellement 23 pays en voie de développement parmi lesquels le Brésil, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud. Il représente plus de la moitié de la population mondiale et près de deux tiers de ses paysans. Mais de ce côté également, l'espoir doit être nuancé. Il ne faut pas surestimer l'alliance du G21, essentiellement basée sur l'exigence d'une diminution radicale des subsides agricoles du Nord. Ne restons pas candides devant les intentions et les intérêts de ces pays. Plutôt qu'un monde plus juste, l'éobjectif était l'accès aux marchés européens et nord-américains pour leurs grandes entreprises agro-exportatrices, ouverture de marché qui, comme l'a répété Via Campesina, n'aurait guère bénéficié aux petits producteurs du Sud. Le changement du rapport de forces à l'OMC a réjoui bien des partisans d'un « autre monde », qui y ont vu la base d'un nouvel ordre économique mondial et du développement de nouvelles relations Sud-Sud. Mais les pays veulent-ils réellement un autre monde, une autre forme de développement ? Ou cherchent-ils à devenir des pays développés selon le modèle néolibéral? De nombreux éléments font pencher la balance du côté de la seconde option. De nombreux altermondialistes, notamment les membres du réseau mondial des mouvements sociaux, se sont réjouis de l'existence de ce G21+ et lui ont manifesté leur soutien, certains y voyant les bases d'un « autre monde possible ». Un autre monde ayant pour modèle la Chine et son gouvernement autoritaire, communiste et ultralibéral ? L'Inde dirigée par un gouvernement fondamentaliste et libéral ? La nouvelle Afrique du Sud où tout est à vendre ? L'autre acteur ayant émergé au cours des négociations de Cancún et de leur préparation, est la société civile internationale qui y a tenu un rôle sans précédent. Depuis Seattle, elle est parvenue à sortir les négociations commerciales du secret et de l' indifférence dans lesquels elles étaient confinées. Depuis plusieurs mois, elle a sensibilisé l'opinion publique, fait pression sur les gouvernements nationaux, soutenu par ses mobilisations les pays du Sud et les a fait bénéficier de son expertise lors des négociations. En un certain sens, Cancún représente ainsi une victoire pour la société civile. Encore faut-il savoir quelle société civile ! Si les milliers de paysans de Via Campesina ayant passé plusieurs jours sous des tentes et dans un gymnase de Cancún sont satisfaits, voyant dans l'échec des négociations un frein à la libéralisation croissante, la cinquantaine de paysans français de la FNSEA, logés avec plus d'une centaine de collègues de leur confédération internationale dans le luxueux Sheraton de Cancún, peuvent eux aussi crier victoire : personne n'a osé toucher à leurs subventions. L'après-Cancún Quoi qu'il en soit, l'échec des négociations de Cancún constitue un coup d'arrêt au cycle de négociations de Doha et un second échec de l'OMC en quatre ans. Ce revers compromet d'autres cycles de négociations, comme celui de la Zone de Libre Echange des Amériques dont les négociations semblent partiellement compromises. Si cet échec est loin de garantir l'avènement prochain d'un monde meilleur, il marque les limites de l'imposition des politiques libérales du Nord aux pays du Sud sans contrepartie. En ce sens, Cancún constitue une étape nécessaire et importante dans la route vers un monde plus juste et plus égal. Mais une étape seulement. Après s'être opposés ensemble à l'ordre économique mondial dirigé par l'Union européenne et les Etats-Unis, reste à déterminer quelle forme de développement veulent ces détracteurs de l'OMC, quel autre monde ils désirent. Entre les intérêts d'exportateurs agricoles du G21+ et ceux des populations des pays les plus pauvres, les alternatives sont loin d'être semblables ! Penser un nouveau modèle de commerce international, de développement, "un autre monde possible", c'est précisément la tâche à laquelle s'attelle depuis quelques années le mouvement altermondialiste au nord comme au sud de la planète. Mais sera-t-il aussi écouté que lors des négociations de Cancún ? Cancún ouvre ainsi une période d'indétermination pleine de défis. Si elle peut ouvrir la voie à un monde dominé par l'unilatéralisme des puissants, elle peut également marquer un changement de l'ordre mondial et un éloignement du modèle néolibéral contre lequel s'élève un nombre croissant de voix, mais aussi la dure réalité de la misère dans laquelle vit la majeure partie de l'humanité au début de ce 21e siècle. Geoffrey Pleyers
(3) Extrait d'une déclaration de Greenpeace-France. |
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