Confrontations
Même durable,
le développement a assez duré !


par  Michaël Singleton
Professeur à l'Institut d'études du développement (IED)
de l'Université catholique de Louvain (UCL).


Le problème avec le développement, c'est qu'il fait problème. Son statut onto-épistémologique est équivoque et de fait le développement, à " proprement " parler, pourrait n'avoir cessé de produire plus de mal que de bien. A vouloir faire durer le développement à tout prix, notre espèce prédatrice se précipite vers une (dis)solution finale qui laisserait même des kamikazes collectifs, comme les lemmings, plus que pantois. Notre sortie intempestive du devenir évolutif ne serait pas regrettée par des espèces plus sympathiquement solidaires entre elles et moins délétères que la nôtre pour la vie sur terre. De toute façon, en nous retrouvant sains et saufs bien au-delà du développement, il ne s'agit pas de " Sauver la Terre ". En attendant sa disparition dans le soleil, notre planète pourrait très bien se débrouiller sans nous. Que le développement dure ou pas, notre mort était annoncée dès notre naissance.

Cette échéance (qui pourrait n'être qu'une déchéance n'ayant rien d'une apocalypse et encore moins d'une apothéose) ne s'annonçant que d'ici trois millions d'années, entre-temps peut-il y avoir de Projet moins problématique que le Développement ? Qui ne voudrait pas que ça aille mieux pour lui-même et les siens d'abord, mais aussi pour tout le monde? Qui ne voudrait pas des écoles et des hôpitaux, un travail satisfaisant et un salaire honnête (éventuellement sous forme d'une allocation universelle), le tout dans un système des plus démocratiques réalisables? Ce genre de questionnement rhétorique, en télescopant une question de principe (" devenir mieux ") avec certaines de ses réponses concrètes (" avoir des lycées et des cliniques "), campe la confusion des niveaux du réel faite par la plupart des esprits qui sont favorables au développement, ainsi que la difficulté éprouvée par ceux qui s'y opposent à faire comprendre qu'ils ne rejettent pas toute amélioration du sort humain.

Les postdéveloppementistes (à ne pas confondre avec les altermondialistes dont beaucoup ne pensent qu'à un développement moins capitaliste, plus humain) admettent volontiers que la situation actuelle pourrait s'améliorer globalement et localement grâce à des échanges même monétaires (mais plus équitables (1) ) ou via une maîtrise techno-scientifiquement accrue du milieu (mais plus équilibrée). Qui pense à l'après ne dénigre pas automatiquement les acquis du présent et encore moins ne prêche pour un retour en arrière.

Ayant quitté le Charybde du monde missionnaire pour se trouver dans le Scylla sectaire du Développement, celui qui écrit ces lignes est assez bien placé pour témoigner que le Développement fonctionne comme une Grande Religion. Les " religions " dites aussi bien " primitives " que " religieuses " à l'encontre des religions qui se disaient " grandes ", tout en étant satisfaites du sens qu'elles se faisaient de leurs mondes, n'ont jamais milité pour qu'il soit le Sens même du Monde. L'évangélisateur type est messianico-millénariste : pour l'essentiel, la venue du Christ a marqué la Fin du Monde, mais en attendant le transfert au Ciel de tous les convertis, le chrétien se doit d'aménager ce bas monde pour que les veuves et les orphelins n'y soient pas trop malheureux - par la force si nécessaire : car qui, de bonne ou de mauvaise foi, refuse la Révélation doit être, pour son propre bien et le bien commun, « obligé à entrer dans l'Eglise ». Or, pour le militant, le Développement, loin d'être une fin provisoire, une halte passagère, une étape éphémère sur un chemin qui, à la limite, ne mène nulle part en particulier, est la Fin même de l'aventure humaine, une Fin à portée de main et pour demain des veuves et des orphelins d'aujourd'hui - on ne peut pas activer des énergies pour des lendemains qui ne commenceront à chanter que d'ici quelques millions d'années ! Face à la sobriété feutrée et toute catholique des conciliabules économiques de Davos II, l'enthousiasme effervescent et eschatologique de Porto Alegre bis : à la grand-messe des mondialistes répondent les conventions charismatiques des altermondialistes ; José Bové n'est pas Billy Graham, mais tous les deux combattent le Mal avec la même espérance manichéenne : il n'y aura pas plus de place pour Macdo et Monsanto dans l'autre monde sur terre que de lieux dans l'Au-delà pour la fornication et autres joyeusetés du même acabit.

Enfin, la Raison du Destin ne se montre pas moins intrinsèquement intolérante, ni moins inquisitorialement intransigeante que la Révélation de Dieu qu'elle croit remplacer déjà au Nord en attendant de triompher définitivement au Sud. Essayez d'échapper à une campagne de vaccination ou de résister à l'implantation d'un barrage ! Qui dit non aujourd'hui aux biens du Développement risque identiquement le même sort que ceux qui ont blasphémé contre le Bon Dieu autrefois. Le développeur ne peut pas plus (re)connaître l'existence indéfinie de marginaux volontaires et surtout pas de marginaux mutants que l'évangélisateur une périphérie permanente de bons païens. Hors du Développement, pas de salut !

A cette thèse abstraite d'une convergence, sinon d'une identité d'intentionnalités missionnaires, ceux qui se sentent mandatés par la Raison pour réaliser le Destin Humain pourraient objecter que, concrètement, leurs réalisations sont, de toute évidence empirique, autrement plus bénéfiques que les résultats obtenus par ceux qui partaient au nom de Dieu " à l'assaut des pays nègres ". Cette objection, en faisant appel à l'inventaire de projets particuliers et de produits précis renforce la thèse que le développement, loin d'être une réalité universelle, n'est autre qu'une certaine culture occidentale. J'ai l'habitude de poser une question à nos stagiaires africains : « Et si tout le monde était développé… ? » . A 99%, les réponses vont toujours dans la même direction : des écoles pour tous (et donc publiques), des transports en commun (et non polluants), des dispensaires (en brousse) plutôt que de grands hôpitaux (en ville), des barrages (de préférence petits), des crédits (surtout pour les femmes), etc. C'est la preuve par trois qu'être développé, au mieux, c'est être occidentalisé, en plus cool et relax que les Occidentaux eux-mêmes. Comme si, pour être éduqué et en bonne santé, gérer l'eau ou ses avoirs, il n'y avait pas d'autre alternative que d'aller à l'école (« française » comme on disait très justement au Sénégal) ou se trouver dans une clinique (il va de soi « moderne »), construire en dur ou faire de l'argent. Sans tomber dans le piège des besoins universels d'opposer, socialiser est une chose, mais scolariser est une chose occidentale (et jusqu'ici le Sud n'a jamais connu autre chose que les écoles du Nord) ; se soigner c'est bien, mais passer d'abord par la biomédecine, est-ce vraiment ce qu'il y a de mieux ?

Trahi par la traduction ethnocentrique de " guérisseur ", le mganga africain fonctionne tout autrement qu'un médecin qui s'ignore. La sympathie condescendante et intéressée (" il se pourrait qu'il y ait des agents actifs dans leurs plantes ") des médecins scientifiques envers ceux qu'ils méprennent pour des confrères sauvages est aussi ambiguë que l'acharnement des apôtres à trier le bon du mauvais dans le paganisme ou des agronomes à extraire de la superstition ancestrale un simple savoir faire agricole. Et si " ethnomédecine " est égale à " ethnocide " ? Et si l'absence de barrages en Afrique répondait à la présence d'une volonté de ne pas tomber dans le piège hydraulique dénoncé par Wittfogel - le coût caché de la maîtrise du Nil étant les travaux pharaoniques qui, justement, ne profitent qu'aux pharaons en donnant l'onchocercose aux fellahs du cru ? Et si le crédit (n'en déplaise à Yunus et à ses émules) ne faisait qu'introduire les femmes dans un marché de dupes, où le très peu de profit personnel que la main très visible des multinationales leur concéderait les détacherait à moyen, sinon à court terme, de la seule sécurité sociale effectivement à portée de leurs mains : la solidarité locale ?

Pour éviter de parler de tout et de n'importe quoi, il faut donner un seul et non pas trente-six sens à un mot. Or, si on veut donner un sens au terme " développement " (et ne pas le rendre synonyme d'un insaisissable bonheur global), on a intérêt à l'enraciner dans ce que le développement a été de fait. Né en Occident vers 1750, non pas par le plus grand des hasards, mais par la convergence fortuite en Angleterre d'un ensemble de facteurs idiosyncrasiques aussi irréversibles que non reproductibles, le développement (n'en déplaise au pape et autres doux rêveurs qui l'identifient à la Paix ou à d'autres énormités du même gabarit général) n'est autre qu'une certaine occidentalisation, pour ne pas dire une américanisation certaine du monde.

Mais nous n'allons pas (re)commencer à comptabiliser en apothicaire les bilans respectifs de l'Eglise et de l'Etat afin de les comparer en termes de plus et de moins par rapport à un très hypothétique étalon : " la qualité de vie ". Notons tout simplement que les réussites aussi bien de l'une que de l'autre ne sont pas sans équivoques ni effets pervers et que d'un point de vue purement phénoménologique, le positif ne prévaut pas aussi manifestement sur le négatif que les hommes d'Eglise ou d'Etat aiment bien le proclamer (2).

En effet, la (pro)position du postdéveloppementiste peut très bien s'accommoder de la prétention que le développement effectif n'aurait pas été un désastre total, un cul de sac catastrophique. Même à supposer que l'Humanité a fait du Progrès (bien qu'on puisse se demander en quoi le mur de la chapelle Sixtine est en avance sur les parois de la grotte Chauvet ou en quoi le mariage des Pygmées est en retard de l'union des homosexuels), il faut bien répondre, en fin de compte, à la question de la bifurcation vers le développement ; est-elle définitive, décisive ou peut-elle non seulement être dépassée dans la même direction, mais même donner lieu à une bifurcation tout aussi radicale et renversante qu'elle le fut en son temps ? C'est la réponse à cette question qui distingue le postdéveloppementiste de tous ceux qui croient que, pour l'essentiel, ça y est : l'Humanité, grâce au Développement, est enfin sur les rails qui la mèneront tout droit et d'ici peu à son aboutissement absolu. C'est la réponse qui le sépare en outre de l'altermondialiste, pour qui l'autre monde qui est possible se conjugue au singulier et au futur immédiat. Si le postdéveloppementiste ne prévoit pas nécessairement avec un Giordano Bruno une infinité de mondes, il voit une suite indéfinie de mondes humains sur terre. Identifié à tort avec les antidéveloppementistes, il peut être relativement favorable au développement. Car pour lui, le vrai problème n'est pas d'être pour ou contre le développement, mais de se (re)trouver bien au-delà de tout développement, peu importe l'épithète salvatrice dont on veut bien l'affubler... intégré, endogène ou durable.

Qu'on réenchâsse l'économie dans le social pour (re)donner un visage humain au développement ou qu'on en chasse l'économique tout court, pour le postdéveloppementiste, c'est (presque) du pareil au même. Ce ne sont pas les retouches aux plafonds paradigmatiques qui l'interpellent, mais leur crevaison. A l'instar de toute émergence sociohistorique, condamné depuis sa naissance à une mort certaine, le développement, pour un esprit nomade, n'est qu'une étape parmi d'autres sur un chemin dont le cheminement suffit à lui donner un sens, plutôt que son hypothétique conclusion heureuse. Mais, comme Zarathoustra, il ne se fait pas trop d'illusions sur la capacité des engagés enragés de comprendre où le Tout anthropogénique peut en venir - quant au vulgus plebs, il est bien content de lui laisser ses illusions. Face à des cas qui risquent de mal tourner et de mal se terminer, tout le monde peut avoir intérêt à se taire. Qui nous dit que l'autruche n'est pas morte aussi heureusement que Sisyphe a vécu ? C'est sûrement trop demander aux chrétiens de croire qu'un plus grand activateur d'énergie humaine que Jésus peut surgir un jour ou l'autre ; et c'est peut-être trop exiger des développeurs de penser au Jour où Tout le Monde sera enfin Développé. Il n'empêche que si quelqu'un quelque part ne se met pas à penser et à projeter autre chose que ce qui est prévu par le programme en cours, l'Humanité risque d'aller droit dans la Pensée inique du Projet unique. C'est le post-développement, et non pas le développement, même autre et autrement durable, qui pose la véritable question de vie et de mort.

Michaël Singleton

(1) Pas plus radicale à cet égard que la thèse d'un Serge Latouche, mais pas plus réaliste non plus. Cfr. son dernier livre : Justice sans limites. Le défi de l'éthique dans une économie mondialisée, Fayard, Paris, 2003.

(2) Cfr. : Kahl, J., The misery of Christianity : A Plea for Humanity without God, Penguin, London, 1971.

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