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| Microentreprises Les femmes à l'ère de la globalisation par Annie Vézina Doctorante à l'Université Laval, Québec |
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L'intérêt des institutions de développement international pour le soutien aux microentreprises est manifeste. Les rapports d'évaluation officiels des grandes agences et des organisations non gouvernementales internationales nous rappellent continuellement les bienfaits des projets qui appuient le démarrage et la consolidation des micro-entreprises dans la vie des gens «pauvres» du Tiers-Monde. Depuis les années 1980, les femmes sont particulièrement visées par les projets de microentreprises ; les discours féministes dans le champ du développement et de nombreuses études ayant démontré qu'elles vivent dans des conditions généralement plus précaires que les hommes. Du coup, une certaine légitimation scientifique des actions qui concernent les femmes et l'amélioration de leurs conditions économiques est assurée. La propension à associer spontanément le terme «microentreprise» à des effets économiques bénéfiques pour les femmes doit cependant être questionnée. Les processus d'appropriation des projets de même que les nouvelles réalités qui prennent forme avec le phénomène de la globalisation viennent brouiller les «règles du jeu». Dans les projets de développement, les planificateurs, les techniciens et les spécialistes tentent de prédire les effets permanents des actions à travers l'élaboration de plans d'action et d'outils d'évaluation. Dans ce but, chaque projet tend à se développer autour d'une «splendide cohérence»(1) guidée par une «rationalité technique et argumentative» (2). Lorsqu'il se déploie sur le terrain, le projet est cependant souvent sérieusement mis à mal, car les packages [ou] «ensembles de mesures coordonnées et prétendant à la cohérence ne sont jamais adoptés «en bloc»» (3) par les individus. Autrement dit, ceux et celles qui mettent en oeuvre les projets n'agissent pas nécessairement en fonction des principes rationnels imaginés sur papier par les développeurs et peuvent s'approprier certaines parties des projets pour répondre à des objectifs personnels. Il s'avère donc impossible de présumer de la plupart des effets générés par ces projets. En ce qui concerne plus spécifiquement les plans d'action pour le démarrage ou la consolidation de microentreprises (entre autres à travers des facilités d'accès au microcrédit), ils reposent sur une logique d'emprunt et d'investissement qui paraît suffire à prédire l'accumulation de bénéfices économiques à long terme. Comme si les développeurs supposaient a priori que, dans leur intérêt, les paysans devaient être mus «par une rationalité du profit remise à la mode par le courant néolibéral.(4) » Cette croyance prévaut également dans le cas des projets de microentreprises s'adressant aux femmes. En effet, dans ces projets, les femmes sont envisagées en tant que «chefs de microentreprises» en devenir. Or, en réalité, les femmes entretiennent des rapports familiaux et communautaires complexes qui les amènent à penser et à agir dans un cadre qui déborde largement celui d'une entreprise. Elles peuvent se sentir responsables de l'amélioration de leur habitat ou de la consommation alimentaire de leur famille, sans nécessairement viser l'extension de la taille de leur commerce (5). Pour ces femmes, la famille peut avoir priorité sur la logique de la croissance de la microentreprise, ou même de la maximisation des bénéfices (6). Aussi, une étude menée auprès de groupes de femmes paysannes de la République dominicaine montre que la décision de participer à un projet de microentreprise ne part pas toujours d'un désir de «se lancer en affaires» (7). Des événements et/ou les réseaux de soutien préétablis à l'échelle locale font en sorte que les femmes peuvent être amenées à accepter de s'endetter pour lancer une microentreprise sans l'avoir réellement souhaité. C'est ce qui s'est produit dans le cas des groupes de femmes participants à l'étude prémentionnée et dont il sera question dans les lignes qui suivent. Au départ, la décision prise par ces femmes de commencer leurs activités de production (entre autres, la fabrication de bougies et de produits capillaires) est liée au fait qu'à un certain moment, une ONG étrangère avait annoncé détenir un surplus budgétaire qu'elle comptait liquider à travers l'octroi de financement à des projets de microentreprises. Encouragées à saisir cette occasion par une ONG féministe locale à laquelle elles étaient affiliées, les paysannes ont rapidement rédigé une demande écrite présentant l'activité économique qu'elles se proposaient de développer. Leur demande a été acceptée, et tout le groupe, incluant les femmes qui étaient réticentes au projet, a hérité de la responsabilité de rembourser le prêt octroyé par l'ONG étrangère. Puis, pendant les années qui ont suivi, l'ONG féministe a soutenu moralement et techniquement les femmes dans leur initiative. Elle s'est même dotée d'un fonds rotatif afin de leur octroyer de nouveaux prêts. Jamais les paysannes n'ont retiré de bénéfices personnels de leurs opérations. Toutefois, les relations qu'elles ont développé au fil des années avec les féministes leur ont permis de «fréquenter la ville» pour participer à des activités de l'ONG, en plus de s'émanciper sur le plan personnel en suivant, par exemple, des cours d'alphabétisation dans les locaux de l'organisation. On peut donc penser que les paysannes acceptent de continuer à s'endetter avec les projets de microentreprises afin de conserver leur nouvelle mobilité et ne pas décevoir celles qui les soutiennent dans leurs démarches. Cela dit, même lorsqu'il s'avère rentable, le travail dans une microentreprise demeure souvent un choix nécessaire pour assurer sa subsistance, mais ne génère pas les retombées économiques qui permettraient d'échapper à un dur quotidien. Avec les processus de la globalisation, une «vie trépidante», c'est-à-dire une vie en mouvement, dans laquelle on peut se déplacer à son gré (8) et acquérir des biens modernes, semble désormais habiter l'imaginaire des Dominicain-es. De nouvelles réalités, comme l'émigration vers l'étranger et notamment aux Etats-Unis (dans la ville de New York) et la consommation des produits modernes, deviennent de plus en plus accessibles pour les classes populaires. Pour vivre selon les nouvelles normes «globales» valorisées socialement, une des possibilités qui s'offre aux femmes est d'être engagées comme ouvrières dans les zones franches. L'obtention d'un emploi dans ces grands parcs industriels donne toutefois lieu à des sentiments contradictoires. D'une part, étant donné que dans ces lieux de production la main-doeuvre est soumise à des conditions très précaires, les femmes considèrent ce travail comme transitoire (9). D'autre part, avoir un emploi dans les zones franches représente une ascension sociale pour les femmes; celles-ci reçoivent un salaire régulier et occupent un travail qui n'est pas stigmatisé socialement comme peut l'être le service domestique (10), voire le travail dans les microentreprises. Quant à la consommation de biens modernes, il importe de préciser que les émigrant et les émigrantes qui reviennent au pays et qu'on nomme communément «dominicanyorks» rapportent avec eux/elles une grande quantité d'objets tels des téléviseurs, des systèmes de son, des vidéos et des ordinateurs. Comparativement à d'autres pays d'Amérique latine, la radio, la télévision et les machines à laver se retrouvent en République dominicaine dans les maisons des quartiers marginaux et dans les campagnes ; ce qui ne signifie pas pour autant que les gens qui les détiennent ne vivent pas dans des conditions de pauvreté (11). Ceux et celles qui n'ont pas directement accès à ces objets par l'intermédiaire d'un parent émigré passent par d'autres moyens pour les acquérir. Il arrive souvent, par exemple, que les paysannes se regroupent pour créer une forme d'épargne collective nommée «san». Chaque semaine, une des participantes du groupe, dont le numéro est tiré au hasard, peut bénéficier d'une somme d'argent assez importante pour se procurer un bien sans avoir à recourir au crédit assorti d'un taux d'intérêt très élevé offert dans les banques ou les grands magasins. La possibilité d'avoir accès à un prêt avec un faible taux d'intérêt semble être une demande que les femmes qui participent à des projets de microentreprises expriment de plus en plus. Dans l'étude prémentionnée, une paysanne raconte qu'elle a participé à un projet d'élevage de poules, parce qu'elle pouvait bénéficier d'un prêt avec des modalités de remboursement intéressantes. Néanmoins, si elle avait eu le choix, elle aurait préféré utiliser cet argent pour acheter un réfrigérateur. Les projets de microentreprises représentent pour les institutions de développement une voie à privilégier pour améliorer les conditions économiques des femmes. Or, dans les cas étudiés, loin de générer des revenus, l'établissement d'une microentreprise a conduit les paysannes à devoir composer avec un travail qui permet de rapporter de l'argent à la maison et la nécessité de rembourser des dettes contractées pour un projet qui leur a été en quelque sorte imposé. Les femmes savent pertinemment que les produits qu'elles fabriquent dans le cadre de ces projets et qu'elles doivent vendre elles-mêmes peuvent difficilement entrer en compétition avec les articles importés et/ou distribués à grande échelle. Celles qui y investissent le plus de temps considèrent cela davantage comme un passe-temps que comme un travail présentant de réelles perspectives de bénéfices. Avec la globalisation, de nouveaux moyens d'échapper à une «vie ordinaire» apparaissent. Se faire engager dans les zones franches représente une de ces possibilités, mais les conditions de travail sont souvent si pénibles que les femmes ne peuvent envisager y occuper un emploi très longtemps. Épargner dans un «san» pour pouvoir acquérir un bien convoité, recevoir le soutien d'un parent émigré ou investir dans le voyage illégal d'un membre de la famille sont d'autres avenues considérées par les Dominicains qui souhaitent changer leurs conditions de vie. Dans le contexte actuel, s'impliquer dans un projet de microentreprise semble de moins en moins représenter la «solution» pour vivre la vie souhaitée. Il est toutefois malheureux de constater que les institutions de développement continuent de proclamer les bienfaits économiques de ces projets, alors que, dans les faits, ils engendrent souvent l'endettement et ne tiennent pas compte des nouvelles réalités vécues par des femmes de la République dominicaine et d'ailleurs. Annie Vézina (1) OLIVIER DE SARDAN, Jean-Pierre, Anthropologie et développement. Essai en socioanthropologie du changement social, APAD-Karthala, Paris, 1997, p.130. |
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