Confrontations
L'éducation au développement
ou le risque d'une aventure enrichissante ...

"Education au développement" :
un singulier bien singulier

par Laure Bonnevie & Marie-Fabienne Gille *


L'éducation au développement, voilà bien un concept qui se caractérise par l'absence d'une définition claire et explicite. Le sens qu'on lui a attribué a varié dans le temps, dans l'espace et selon les acteurs, en fonction du sens que l'on a donné à chacun de ces deux mots. Le fait est que la juxtaposition de ces deux termes pose problème et qu'il ne saurait y avoir une définition unique : « éduquer » dans la perspective de l'éducation populaire ou dans celle de notre système scolaire ne recouvre ni la même philosophie ni les mêmes objectifs ni encore la même approche. Quant au « développement », ce singulier bien singulier et particulièrement englobant va à lui seul à l'encontre des objectifs de distanciation par rapport au mode de pensée dominant que se fixent pourtant les acteurs de l'éducation au développement. De fait, il tendrait presque à laisser penser qu'il n'y aurait qu'un seul développement possible et qu'une seule manière de l'envisager.

Ce que l'on constate en effet depuis la « fameuse » chute du Mur de Berlin, au Nord comme au Sud, c'est que le modèle de développement néo-libéral s'est imposé comme une norme sous la pression des Institutions Financières Internationales (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International). Il s'est imposé à tel point qu'il est communément admis sans être remis en question et qu'il balaie de fait les disparités qui caractérisent les contextes. Les mêmes recettes sont appliquées à l'ensemble des questions et des problèmes posés : le transfert de technologies, l'ajustement structurel pour réduire les dépenses publiques ou la course aux investisseurs dans une logique qui met souvent la dimension socioculturelle de côté. Les ONG se sont dans une certaine mesure faites les relais de ce modèle à travers la mise en oeuvre de projets de développement mais aussi dans la manière dont elles gèrent leur communication et élaborent leur stratégie de recherche de fonds publics ou privés. Elles sont elles-mêmes pour la plupart rentrées dans l'ère du marketing et du marché à décrocher et s'interrogent maintenant plus volontiers sur les moyens à mettre en oeuvre (quels financements et comment les trouver, quels partenaires...) que sur le sens même de leurs actions (quel développement, quelle finalité, et comment le promouvoir). Les projets qui s'inscrivent dans cette logique ne font que produire des situations non durables. Peut-on dès lors encore parler de développement ?

Cette évolution se traduit également dans les actions qui sont menées au Nord en matière de communication, de sensibilisation et d'éducation au développement. On le sait, le Sud est globalement absent dans les thèmes traités par les médias et quand on évoque des situations, elles ne sont de fait souvent présentées qu'à travers le prisme déformant des guerres, des catastrophes et du « spectacle » de l'aide d'urgence. L'information y est d'une manière générale cloisonnée, superficielle, descriptive plus qu'analytique et sans vraiment donner d'éléments de compréhension des situations pourtant de plus en plus complexes. Plus que déformants, les médias deviennent « désinformants ». Or, la responsabilité des ONG d'urgence notamment, mais pas seulement, est sur ce point également très grande. Les images que certaines d'entre elles diffusent dans des campagnes d'appel à dons ne contribuent pas à rétablir la vérité, bien au contraire. En jouant sur l'émotion et l'affectif, en délivrant des messages volontairement partiels voire partiaux, elles emprisonnent plus encore le Sud dans des stéréotypes à la vie dure, confortant ainsi donateurs et grand public dans l'image de populations incompétentes, incapables de gérer leurs crises et ne survivant que grâce à une assistance extérieure.

Aujourd'hui, sans doute parce que le concept même de développement ne semble plus poser question et est au contraire communément accepté par tous comme un préalable acquis, le concept d'«éducation au développement » reste à la fois vague et flou et devient aussi une forme de présupposé qui fait à peu près consensus sans qu'il ne semble plus utile d'en préciser le sens. La multiplication des termes employés pour désigner cette démarche est sans doute révélatrice : « éducation au développement », « éducation à la solidarité internationale », « éducation à la citoyenneté », «éducation globale », « éducation dans une perspective globale et citoyenne », etc.

Pourtant, quelles que soient les appellations employées, le terme « éducation » devrait être le dénominateur commun à la démarche. Or, qui dit « éducation », dit processus éducatif qui s'inscrit dans le temps, qui est construit, réfléchi et porté par une pédagogie. En cela, cette approche ne peut être un programme figé, une sorte de recette universelle mais bel et bien un processus de réflexion au cours duquel public et « éducateur » cheminent ensemble, échangent et apprennent mutuellement l'un de l'autre. En cela, également, elle se démarque de l'information (simple transmission de connaissances dans une approche top-down) tout autant que de la démarche de sensibilisation (approche superficielle, à court terme et jouant généralement sur les émotions).

Quant à la finalité de ce processus éducatif, il s'agit de développer des capacités à considérer les problèmes non plus à travers le prisme déformant de la pensée unique mais dans un contexte global et interdépendant, et cela en vue de faire évoluer les valeurs et les attitudes. Pour cela, il est indispensable de donner des clés de compréhension du monde et développer un regard critique : il s'agit de remettre en perspective le modèle actuel de développement pour mieux le questionner et de remettre l'humain au coeur des préoccupations. En ce sens, l'éducation au développement s'inscrit dans le champ du politique puisqu'il s'agit de donner les moyens aux citoyens d'exercer leur citoyenneté et de participer à un changement en ayant pleinement conscience de la portée de leurs actes (ou non-actes) ici et là-bas. D'autre part, dans un contexte qui sanctifie chaque jour le règne de la croissance et la suprématie du Nord industrialisé et « développé », il est urgent de reconnaître à chaque culture une légitimité. Sur les bases de ce respect, il s'agit de travailler ensemble à la construction d'un monde plus équitable.


S'éduquer au développement pour éduquer au développement

En grandissant et en se professionnalisant, certaines ONG ont développé une capacité d'analyse et de questionnement sur leur pratique en matière de développement au Sud. Et, convaincues de la nécessité d'intervenir auprès d'acteurs ou futurs acteurs du Nord, elles s'engagent alors dans des "missions" de sensibilisation.

Si certaines expériences de sensibilisation conduites par des ONG montrent qu'il est facile d'informer, de créer des outils pour sensibiliser à certaines interdépendances Nord/ Sud, si elles montrent qu'il est facile de construire des modules de réflexion sur le Sud et de les incérer dans des programmes scolaires ou plus généralement de formation, elles démontrent également que si cette réflexion n'est pas conçue en articulation avec l'enseignement dans lequel elle cherche à s'inscrire, elle ne sert sans doute qu'à continuer à « réfléchir le Sud » indépendamment du Nord. Et, finalement, à le marginaliser un peu plus.

Or, comment réduire la distance, comment interpeller ces publics, les accompagner dans l'acquisition d'une capacité d'analyse et de questionnement par rapport à leur propre pratique de développement ? La réponse tient dans la démarche adoptée par l'ONG : souhaite-elle donner des leçons tirées de ses expériences ? Ou bien cherche-t-elle à partager des expériences et échanger des informations avec d'autres, qu'ils soient acteurs du développement au Nord ou publics en formation ?

En choisissant par exemple de travailler à partir d'un territoire au Nord, d'une problématique rurale locale, l'ONG spécialisée dans le développement rural au Sud va ainsi rencontrer des acteurs locaux du Nord tels que des agriculteurs, des groupements de producteurs, des collectivités locales et territoriales, des structures de formation initiale et continue, des agents de développement, etc. En cherchant à connaître les préoccupations de ces acteurs, en découvrant les initiatives qu'ils ont développées pour répondre à leur besoin en matière de formation, l'ONG va découvrir qu'ici on se pose les même questions que là bas, et que certaines problématiques sont parfois très proches, très semblables. Et c'est à partir de ce préalable que l'ONG peut maintenant s'interroger sur ce qu'elle peut et va apporter à ces acteurs.

Il ne saurait y avoir une réponse unique car chaque problématique territoriale appelle à développer une réflexion adaptée spécifiquement aux problèmes qu'elle soulève. Les formations au développement local et agricole, par exemple, s'organisent à partir de l'étude d'un territoire et invitent généralement les élèves à construire leur propre méthode d'analyse de contexte et leurs outils pour l'élaboration et la conduite de projets à partir d'une étude diagnostic. En cherchant à participer à ce type de dispositif, l'ONG apporte un éclairage extérieur sur la problématique locale étudiée et alimente ainsi la réflexion en élargissant l'horizon à d'autres problématiques rencontrées au Sud à d'autres expériences acquises dans sa conduite de projets de développement. Des questions du type «comment ça marche ici et ailleurs et pourquoi, ?», «où sont les problèmes et pourquoi ?» se font jour. Comparer les démarches permet alors de tirer des enseignements des expériences mutuelles, de dégager des règles de fonctionnement, et des principes fondamentaux de développement.

Comparer les démarches amène dès lors forcément à s'interroger sur la sienne, à la remettre en question et au-delà à s'éduquer au développement. En définissant ainsi sa mission d'éducation au développement, l'ONG participe à une agitation née de besoins concrets qui de fait a de meilleures chances d'être entendue, acceptée et reconnue. Elle confronte sa pratique du développement à celle d'autres acteurs du développement dans la perspective d'un apprentissage et d'un enrichissement mutuels.

La question reste alors de savoir si l'ONG est convaincue du fait que cette action d'éducation au développement n'est pas un projet en plus, mais qu'elle fait partie intégrante de son identité propre et de sa mission globale ; et si elle est prête à assumer les débats et les remises en question qu'une telle mission suscite fatalement en interne...
Si oui, elle court alors le risque d'une aventure passionnante, celle de l'éducation au développement.

Laure Bonnevie & Marie-Fabienne Gille

Laure Bonnevie est l'auteure d'un mémoire consacré
à l'éducation au développement.

Marie-Fabienne Gille conduit actuellement un travail
de recherche sur l'éducation au développement dans l'enseignement agricole



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