Confrontations
La lutte contre la pauvreté rurale

par Anne Vereecken -
de Foodfirst information & Action Network FIAN- Belgium.


Quelque trois quarts des pauvres du monde vivent dans les campagnes. D'après les projections du Fonds international de Développement agricole (FIDA), pendant une grande partie du XXIe siècle, le phénomène de la pauvreté restera un phénomène essentiellement rural. Cependant, la proportion de l'aide publique au développement consacrée à l'agriculture est tombée d'environ 20% à la fin des années 80 à quelque 12% aujourdhui. L'aide des institutions internationales de financement à l'agriculture a suivi la même évolution. En outre, le caractère libéral de certains programmes développés par la Banque mondiale dans le cadre de la lutte contre la pauvreté est régulièrement remis en cause...

Pauvreté rurale et accès aux ressources productives

Dans la plupart des pays en développement, la pauvreté rurale est directement associée à l'absence d'accès aux ressources productives (terre, eau, semences, crédit,...). La grande masse des pauvres est constituée de paysans ou d'anciens paysans qui ne disposent plus de moyens suffisants pour survivre. Si l'on veut permettre à ces personnes d'améliorer leur situation, de jouir pleinement de leurs droits économiques et sociaux, les réformes agraires consistant à créer des exploitations familiales de petite taille sont un moyen efficace pour réduire la pauvreté et les inégalités. En outre, les exploitations familiales ainsi créées emploient proportionnellement davantage de travailleurs que les grandes exploitations. Enfin, d'une manière générale, les mesures de lutte contre la pauvreté rurale permettent d'accroître l'approvisionnement alimentaire et de freiner l'exode rural, ce qui contribue à limiter la pauvreté urbaine.

À ce titre, la réforme agraire était considérée entre 1960 et 1980 comme une intervention nécessaire dans toutes les régions du monde où la répartition de la propriété foncière était particulièrement inéquitable: Amérique latine, Asie du Sud-Est, Afrique australe, etc. À l'heure actuelle, dans la majorité des pays du Sud, les processus de réformes agraires stagnent et sont délaissés au profit de politiques d'ajustement structurel et de programmes de réformes agraires favorables à une intervention réduite du gouvernement et à la stimulation du secteur privé. Cependant, il apparaît que beaucoup d'ajustements structurels ont une incidence négative sur la pauvreté rurale.

Alors que les petits exploitants sont contraints de supporter des coûts de production et des prix de consommation plus élevés, bon nombre de gouvernements ont choisi de réduire les initiatives de soutien à l'acquisition des terres. Cette tendance a été constatée partout: en Afrique, en Asie, en Europe centrale et de l'Est, dans l'ex-Union soviétique et en Amérique latine. De plus, les gains d'efficacité dans la production des cultures d'exportation, indispensables pour atteindre les buts de l'ajustement structurel, ont rendu certains pays incapables de satisfaire leurs besoins alimentaires par leur seule production intérieure. La pauvreté rurale a ainsi augmenté dans de nombreuses régions, en particulier en Afrique subsaharienne.


Les programmes de la Banque mondiale

Dans le même temps, la Banque mondiale mettait en place des programmes de "réformes agraires assistées par le marché". Ces programmes, présentés par la Banque dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, se sont révélés particulièrement contre-productifs dans les pays où ils ont été mis en oeuvre. Ces programmes se basent sur la vente et l"achat volontaire et négocié des biens fonciers. Dans ce type de réforme agraire fondée sur la demande, l"annonce du caractère volontaire de l"achat et de la vente de terre fait, en règle générale, monter le prix des terres. Il exclut donc de facto les paysans sans terre. En outre, dans ce type de programme, les grands propriétaires terriens peuvent décider ou non de céder leurs terres non exploitées. Ils peuvent aussi décider de se séparer uniquement des terres de mauvaise qualité.

En Afrique du Sud, le bilan de cinq années de réforme agraire assistée par le marché est particulièrement décevant: moins de 1% de la terre a été redistribué au cours de cette période et seuls quelques litiges fonciers ont été jugés. On assiste également à une pénurie d'offre de terres, alors que les rares parcelles mises en vente sont souvent de qualité médiocre. Les mouvements paysans sud-africains dénoncent aussi le manque d'intégration de ce type de réforme agraire dans un processus de développement multisectoriel. L'infrastructure agricole, la recherche et les services d'assistance technique ne sont pas adaptés à des modèles alternatifs de production. Ils se concentrent au contraire sur les fermes commerciales, traditionnellement de grande envergure. Or, si l'accès à la terre est primordial, l'accès aux ressources productives dans leur ensemble (eau, semences, crédits, formations,...) constitue la condition nécessaire à un développement durable.

L'endettement des paysans et la sécurité de la propriété foncière sont tout aussi préoccupants. D'une part, les petits paysans ne bénéficient d'aucune aide pour rembourser les crédits qu'ils ont contractés afin d'acheter des terres. Si la réforme agraire en tant que redistribution foncière constitue un premier pas essentiel, elle ne peut être couronnée de succès que si les nouvelles unités de production disposent de conditions économiques satisfaisantes pour produire. Dans de nombreux cas, on constate au contraire que le paiement des hypothèques interdit tout autre investissement. D'autre part, pour obtenir un crédit, le paysan doit fournir un titre officiel de propriété qui fait parfois défaut. Au Nicaragua et aux Philippines, en raison de l'impossibilité d'obtenir des crédits et du flou des droits de propriété, les bénéficiaires de la réforme agraire ont déjà revendu leurs terres. On assiste donc dans ces pays à une reconcentration de la propriété foncière. La situation est comparable au Brésil (voir Hémisphères n°12, mars/avril/mai 2001) ou en Colombie, même si, dans ces pays, elle est encore aggravée par une répression systématique des mouvements sociaux de défense des paysans sans terre.

Enfin, les populations rurales sont rarement consultées lors de la formulation des politiques de développement agricole et rural, contrairement aux recommandations du programme Action 21 de la CNUCED. Les programmes de réforme agraire de la Banque mondiale néchappent pas à la règle : ils ont été élaborés sans consultation des populations concernées (organisations rurales, communautés indigènes, ouvriers agricoles, etc.). La Banque mondiale prévoit toutefois la formation d'associations de producteurs. Dans la pratique, ces associations sont marquées par une tendance au renforcement des alliances oligarchiques et renforcent ainsi la politique d'exclusion.

La réforme de la propriété foncière peut contribuer à réduire la pauvreté, mais seulement si elle est liée à des transformations sociales. En excluant de la sorte une grande partie de la population, on nie ses droits économiques et sociaux: droit à l'alimentation, à la santé, au travail dans des conditions justes, à des revenus, à un salaire décent,... Ce constat est particulièrement d'application pour les femmes, premières victimes de la pauvreté et de la discrimination.


Les femmes rurales

Dans de nombreux pays, les femmes se chargent directement de l'alimentation familiale et jouent un rôle déterminant dans les opérations après récoltes (entreposage, commercialisation). L'exode rural, massivement masculin, augmente encore cette tendance, à tel point que les Nations unies parlent aujourd'hui d'une féminisation de l'agriculture. La plupart de ces femmes ne sont pourtant pas directement rémunérées pour leur travail. Les femmes ont également un accès plus limité aux ressources productives et aux services sociaux que les hommes. En outre, la loi et la coutume placent souvent les femmes dans une situation défavorable : elles subissent donc souvent des discriminations en matière de droit à la terre, d'héritage et de crédit. De nombreuses femmes n'ont en effet pas accès à la terre ou vivent dans une situation d'insécurité, dans la mesure où ce sont leurs époux, père ou frères qui détiennent le titre foncier. Cette pratique les empêche d'accéder aux sources officielles de crédit ou d'adhérer aux associations d'agriculteurs. Au Salvador, par exemple, les femmes n'ont pas accès aux crédits sans la signature de leur époux.

Les femmes sont ainsi les piliers de la sécurité alimentaire de leur famille et pourtant elles souffrent plus cruellement encore de la faim et de la pauvreté que les hommes. On peut ainsi également parler d'une féminisation de la pauvreté. Un développement agricole durable passe donc par un accès équitable des femmes aux ressources rurales et par leur contrôle de celles-ci. Les politiques relatives à la pauvreté, à l'agriculture et à la réforme agraire ne font généralement pas la distinction entre les conditions et les besoins des femmes et des hommes en milieu rural. Or, on ne pourra atténuer la pauvreté rurale que si ces facteurs sont reconnus et intégrés dans la conception, la mise en oeuvre et l'évaluation de ces programmes.


Vers une nouvelle réforme agraire ?

Les programmes de réformes agraires assistées par le marché ne constituent donc ni une réforme redistributive, ni un programme de justice sociale, ni une politique efficace de lutte contre la pauvreté. Ce modèle a même dans de nombreux cas eu des effets inverses à ceux initialement recherchés. Il est donc grand temps de formuler un nouveau type de réforme agraire. Il est d'autant plus urgent de redistribuer des terres pour faire reculer la pauvreté que la population active des zones rurales continue d'augmenter. De plus, dans de nombreuses régions, les possibilités d'élargissement des superficies cultivées sont épuisées (dégradation des sols, expansion des villes, ...). Le mouvement paysan international La Via Campesina, en collaboration avec Foodfirst Information & Action Network (FIAN), organisation internationale de défense des droits économiques, sociaux et culturels, propose un nouveau modèle de réforme agraire qui aurait pour base fondamentale les droits humains et l'agriculture durable. Ce modèle porte également le projet de la garantie de la souveraineté alimentaire des peuples, d'un renforcement des organisations paysannes et du droit des femmes rurales. Parce que la réforme agraire n'est pas une simple redistribution de la propriété foncière. Parce que l'instauration d'un modèle pour l'agriculture et la campagne du futur ne concerne pas uniquement les paysans.

Anne Vereecken

fian.belgium@skynet.be

Retour au sommaire du numéro 15

Retour au sommairedu dernier numéro en ligne