Confrontations
Migration, phénomène inhérent à la nature humaine

par Kagné Bonaventure
Chercheur à l'Université de Liège, Faculté de droit,
Département de Science politique


Depuis ces dernières décennies, les migrations humaines font partie de ces questions majeures qui occupent fréquemment le débat politique central dans de nombreux États. En général, la plupart des acteurs politiques et sociaux ayant en charge ces matières s'efforcent d'entreprendre toute une série de mesures destinées à réglementer - dans un sens restrictif - la sélection et l'admission des personnes sur le territoire de ces États. Ce faisant, le caractère généralement normatif et parfois répressif de ces démarches occulte très souvent une réalité pourtant d'une évidence primaire, à savoir que l'être humain est un migrant régulier.

Anthropologues, paléontologues, historiens et spécialistes de la préhistoire s'accordent pour reconnaître que l'histoire de l'humanité est, depuis l'aube des temps, une histoire de déplacements des êtres humains (2). De l'Australopithèque au Neandertal, en passant par l'Homo Ercaster, Erectus et Tautavel, de nombreux travaux scientifiques démontrent que les êtres humains sont depuis toujours en mouvement. Même si les facteurs tout comme les modalités migratoires ne sont pas toujours le résultat d'un choix délibéré, force est de souligner qu'avant de chercher éventuellement à se fixer dans un espace quelconque (terrestre, maritime, atmosphérique et, pourquoi pas, virtuel (3)) -du moins symboliquement par l'élection d'une résidence officielle-, l'être humain migre régulièrement et continuera à le faire. Tout dépend non seulement de l'époque, du lieu, de la forme, du cadre et des raisons à partir desquelles s'inscrit le processus de migration, mais également des principes qui gouvernent le cadre spatial dans lequel se déroule le déplacement. Loin d'être donc un phénomène nouveau en tant que tel, le thème des migrations humaines se pose néanmoins avec d'autant plus d'acuité que les contextes sociaux, économiques et politiques de sa mise en relief varient d'un endroit à l'autre, tout comme les enjeux pluriels qu'il implique, proportionnellement à la multiplicité des acteurs qui en débattent (4).

Il convient de souligner d'emblée que si immigration et émigration forment deux dimensions majeures du processus de migration, leurs amplitudes, tout comme les causes et les effets, sont extrêmement variables selon les endroits et les époques. Pourtant, dans la réalité, les définitions qui sont habituellement données aux termes "émigré" et "immigré" sont consubstantielles, dans le sens où la différence éventuelle entre les deux serait vraisemblablement spatiale et situationnelle.

L'essor des migrations humaines comme enjeux de débats prend un tournant nouveau avec la formation des États contemporains au 19e siècle. Comme l'a observé Gérard Noiriel (5), l'histoire de l'immigration est liée, pour l'essentiel, au concept d'État-nation. En effet, c'est avec l'avènement de ce dernier et notamment la consolidation de ses frontières que la question moderne des migrations humaines se pose sous un autre jour. Sous ce rapport, parler des migrations implique l'existence de frontières, espaces jalousement protégés dont le franchissement obéit à des règles spécifiques. Le déplacement des non-nationaux dans ces espaces reste conditionné par l'obtention de multiples autorisations. Pour bénéficier de ces sésames, les critères à remplir sont constamment évolutifs et varient selon les lieux d'origine et les avoirs financiers des demandeurs. À défaut d'être implicitement dissuasives, ces conditions procèdent chez certains de formalités administratives particulièrement éprouvantes. Dans cette acception contemporaine liée aux États modernes, l'action de migrer consiste à voyager, à quitter son pays pour un autre pour s'y établir, sous l'influence de divers facteurs. Une fois arrivé dans le pays "d'accueil", on devient immigré ou, mieux, on en vient à être perçu comme tel, indépendamment de la trajectoire suivie, du fait de la perception dont on est l'objet par les populations dites autochtones.

Cette vision est pour le moins réductrice pour au moins deux raisons fondamentales. Premièrement, tous ceux qui quittent un pays pour un autre ne le font pas nécessairement dans le but de s'établir dans le pays d'arrivée. De plus, avoir des parents qui sont nés à l'étranger et qui sont venus par exemple en Belgique et qui y vivent définitivement, fait-il nécessairement de leurs enfants des immigrés ? Autrement dit, quelqu'un qui est né en Belgique, qui n'a d'autres valeurs sociétales que celles qui structurent le milieu où il vit et qui se meut chaque jour doit-il avoir le statut d'immigré, voire parfois d'étranger (6) à cause du processus de migration opéré antérieurement par ses géniteurs ? Ce qui revient à se demander, en définitive, qui est migrant et qui ne l'est pas. Selon quelle population de référence ? Quel(s) critère(s) ? Et dans quel espace ? D'un autre côté, rattacher le processus de migration au seul franchissement de frontières extérieures de l'État consiste à escamoter d'autres formes migratoires, notamment les multiples mouvements de populations qui ont lieu sur le territoire national des États. En effet, les migrations peuvent tout aussi bien s'opérer à l'extérieur qu'à l'intérieur des frontières étatiques et relever de plusieurs modalités. Si à l'échelle mondiale l'attention reste fortement centrée sur les mouvements de populations et sur leur signification, on passe sous silence très souvent, sans doute à dessein, la diversité des déplacements d'un endroit à l'autre que nous effectuons fréquemment. On pourrait citer le transfert de résidence d'un individu d'un lieu à un autre à travers une frontière administrative prédéfinie et pour une période plus ou moins durable. De même, à titre de migrations internes, on peut relever les déplacements temporaires, les navettes qu'effectuent de nombreuses personnes pour de multiples raisons dont les plus courantes sont d'ordre professionnel et touristique. Notons par ailleurs que la vie de l'être humain est tout sauf statique, elle est par essence dynamique, à l'instar de ses fréquents déplacements.

La deuxième raison réside dans le processus de constitution des États modernes, en tout cas du point de vue de leur peuplement. Différentes formes théoriques de peuplement peuvent être soulignées. Felice Dassetto (7) en distingue cinq grandes modalités : la première consiste en l'occupation d'un espace vide ou ayant des populations limitées en nombre ; la deuxième passe par la conquête violente d'un territoire sur lequel vit une population ; la troisième est la conquête armée d'un peuple par un autre suivie d'une démarche d'adaptation ; en quatrième lieu, l'inclusion d'une population par une autre (voir l'exemple de l'esclavage) et cinquièmement, l'inclusion d'une population et d'une culture, de manière adaptée à l'ensemble des populations et des sociétés qui entrent en contact. Au demeurant, qu'elles soient circulaires et contractuelles (pour des besoins de main-d'oeuvre), permanentes (pour des besoins de peuplement notamment), voire pendulaires, il s'agit tout au plus de caractériser certains des nombreux aspects des déplacements des êtres humains qui sont à l'origine du caractère ethnoculturel composite de la population des États.

Il n'est pas inutile de rappeler qu'antérieurement à la formation des États tels que nous les connaissons de nos jours, les frontières étaient perméables et variables. Anne Morelli (8) ne dit pas autre chose quant elle écrit que pendant tout le moyen âge, les frontières sont non seulement mouvantes et parfois poreuses, mais qu'elles sont aussi davantage les cicatrices de guerres et d'alliances des pouvoirs que les résultats de choix des populations. On est à l'époque étranger à un village, à un duché, à un comté. L'historienne observe que déjà à l'époque romaine, le peuplement des territoires qui formaient l'actuelle Belgique, par exemple, est extrêmement complexe, et, en même temps, relève sans doute d'une vaste bousculade ethnique. Dans son étude sur l'histoire des émigrants installés aux États-Unis, Nancy Green (9) souligne que les différentes vagues migratoires des millions d'hommes et de femmes qui ont quitté l'Europe pour construire l'Amérique sont à la base du caractère mosaïque des villes américaines depuis le 19e siècle jusqu'à nos jours. À propos de ce pays encore largement inoccupé à la fin du 13e siècle, Gérard Noiriel (10) abonde dans le même sens quand il écrit que la formation de la nation américaine est d'emblée conçue comme un processus "fusionnel" des différentes vagues migratoires dans ce qu'il qualifie de "creuset" d'où est sorti le citoyen américain, synthèse de toutes les qualités du monde.

Pour ceux qui seraient atteints de myopie mémorielle, Anne Morelli (11) rappelle, à partir de l'exemple belge, que les Européens furent aussi des émigrants, en citant le cas de la population d'Anvers qui s'est enfuie au 16e siècle, cherchant asile lors des guerres de religion ; des paysans pauvres partis chercher des terres aux États-Unis ou au Guatemala ; ou encore des réfugiés de la Première Guerre mondiale, accueillis en Suisse.

De plus, les déplacements humains s'inscrivent dans un monde de plus en plus globalisé, dans lequel les frontières physiques et psychologiques se font relatives, à mesure que s'intensifient les échanges à l'échelle mondiale. En effet, depuis la fin de la guerre froide, les relations interétatiques s'inscrivent dans un contexte de mutation et de transformation. Les effets de ce phénomène se situent aussi bien sur la scène internationale qu'au niveau des rapports interurbains dans l'space territorial des États. Les transformations de la scène internationale, l'interdépendance des économies à l'échelle mondiale (voir les effets économiques attendus des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis et leurs conséquences dans les pays tiers) et l'évolution des technologies et des moyens modernes de communication ont d'importantes implications sur les mouvements de populations. À ce sujet, Jean-Pierre Guenguant (12) affirme que les migrations internationales sont sans aucun doute l'une des expressions majeures de l'ensemble des phénomènes que l'on désigne aujourd'hui communément sous le terme de "mondialisation". N'est-il pas paradoxal dans ce contexte d'envisager un arrêt, voire seulement une réduction des migrations humaines alors que dans le même temps, on prône la libre circulation des capitaux, des biens, des services et des marchandises ? Par ailleurs, on oublie aussi souvent que l'opérationalisation de ces échanges est loin d'être le fruit du hasard, et qu'elle passe nécessairement par une intervention humaine, quel que ce soit le moment où celle-ci a lieu, en amont ou en aval. De ce point de vue, les migrations apparaissent comme une caractéristique, sinon de l'être humain, au moins de certaines de ses actions.

Par ailleurs, les frontières étatiques sont non seulement concurrencées par des ensembles régionaux supra-étatiques à caractère économique ou autres - à l'instar de l'UE -, mais elles se font également de plus en de plus relatives, au profit d'une diversité d'appartenances et d'allégeances et d'une intensification de la mobilité humaine. En effet, à la suite de Michel Loriaux et d'Elisabeth Sebo (13), nous dirions que l'on assiste selon toute vraisemblance à la naissance d'un nouveau système migratoire mondial, en parallèle au nouveau système économique mondial en construction, car les espaces migratoires n'ont de cesse de s'élargir et d'impliquer de nombreux pays dans les échanges migratoires. D'anciens pays d'émigration deviennent des pays d'accueil. D'anciens pays d'immigration deviennent des pays d'émigration, bouleversant au passage de vieilles classifications. Certains réussissent à cumuler les deux statuts (14).

Au moment où de nombreux États de l'Europe occidentale sont conviés à faire face d'une part aux problèmes démographiques liés notamment au vieillissement de leur population et aux conséquences que cela pourrait avoir sur le maintien du système de sécurité sociale, et d'autre part aux pénuries de main-d'oeuvre qui se font sentir dans de nombreux segments du marché du travail (15), l'appel à nouveau à l'immigration pourrait-il constituer une solution ? Comment devra-t-on procéder afin d'éviter l'instrumentalisation et la marchandisation de l'immigration comme ce fut le cas dans les années d'après-guerre ? Autrement dit, il est urgent de repenser les politiques migratoires, non point dans le sens de reproduire le passé, mais en instituant une réflexion globale qui tienne compte du besoin, de la capacité et de la volonté de l'être humain à se mouvoir dans des espaces en ajustements réguliers.

En somme, la migration humaine ne consiste pas uniquement en un franchissement de frontières ou en un déplacement de populations ou d'un groupe de personnes d'un pays à un autre, elle procède aussi de la dynamique de chaque être humain. La prise en compte de cette réalité dans l'élaboration des politiques destinées à réguler les multiples visages de la mobilité humaine serait de nature à les rendre enfin opérantes et adaptées.

Kagné Bonaventure

(1) Cet article reprend en partie des idées développées dans une communication de lauteur intitulée "Les migrations : composante majeure de l'histoire des hommes", présentée le 8 décembre 2000 à Bruxelles, au Colloque "Les migrations internationales. Regards inversés", organisé par l'agence de presse InfoSud-Belgique.
(2)
CAMPS, Gabriel (1994), Introduction à la préhistoire, Paris, Seuil. Collection Points. Voir aussi LEAKEY, E. Richard (1997), L'origine de l'humanité, Paris, Broché, Hachette. STOCZKOWSKI, Wiktor (sous la direction de) (1996), Aux origines de l'homme, Paris.
(3)
En ce sens, les migrations virtuelles sont notamment fondées sur les possibilités de communication instantanée qui contribuent à l'élargissement ou au rétrécissement de l'espace migratoire.
(4)
KAGNÉ, Bonaventure (2001), "Migrations et politiques migratoires : des enjeux pluriels", Osmoses, n° 21, oct.-nov.-déc., pp. 4-7.
(5)
NOIRIEL, Gérard (1991), La tyrannie du national, Paris, Calman-Levy.
(6)
Notons que selon le législateur belge, la qualité de Belge ne se présume point, le requérant doit en apporter la preuve (lois du 15/12/1980 et du 15/07/1996). Par ailleurs, le concept d'étranger se réfère normalement à une situation juridique qui du reste est susceptible de modification, alors que, comme l'a fait remarquer Michèle Tribalat, celui d'immigré est fondé sur une caractéristique invariable. Voir à ce sujet TRIBALAT, Michèle (1989), "Immigrés, étrangers, Français : l'imbroglio statistique", Population et société, n° 241, décembre.
(7)
DASSETTO, Felice (2001), "Migrations : de l'histoire au présent", Nouvelle Tribune, n° 27, août, p. 31.
(8)
MORELLI, Anne (1991), "Les populations ...Depuis toujours en mouvement", Agenda interculturel, n° 93-94, avril-mai, p. 11.
(9)
GREEN, Nancy (1994), L'Odyssée des émigrants : et ils peuplèrent l'Amérique, Paris, Gallimard.
(10)
NOIRIEL, Gérard (1988), Le creuset français, Paris, Éditions du seuil, p. 22.
(11)
MORELLI, Anne (1997) (sous dir.), Les émigrants belges, Bruxelles, EVO, Histoire.
(12) G
UENGUANT, Jean-Pierre (1996), "Migrations internationales et développement : les nouveaux paradigmes", Revue européenne des Migrations internationales, vol. 12, n° 2, pp. 107-123.
(13)
LORIAUX, Michel et SEBO, Elisabeth (2001), "Les Migrations : facteur de régulation démographique et socioéconomique ?", Nouvelle Tribune, n° 27, août, p. 34.
(14) V
oir KAGNÉ, Bonaventure (2001), op. cité.
(15)
Voir à ce sujet PUNCH, Aidan et PEARCE, L. David (2000), La population et le marché du travail en Europe au-delà de l'an 2000, Études démographiques, n°13, Vol. 1, Édition du Conseil de l'Europe.

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