Confrontations

Brésil:
Les enjeux de la réforme agraire



par
Anne Vereecken
Foodfirst information & Action Network FIAN-Belgium.



Comme ailleurs en Amérique latine, l'agriculture brésilienne se caractérise par la relation entre les petites propriétés (minifundios) et les grandes propriétés foncières (latifundios), relation héritée de la colonisation et perpétuée par les différents gouvernements nationaux qui se sont succédé depuis l'indépendance. En dépit de luttes paysannes très dures depuis la fin du XIXe siècle, le Brésil présente toujours aujourd'hui un des taux de concentration de la propriété terrienne le plus élevé du monde...


Bref coup d'oeil sur le passé...

La persistance du problème agraire au Brésil trouve ses racines dans l'histoire de la colonisation du continent et dans les différentes politiques agricoles menées au long du XXe siècle. Durant la colonisation portugaise (1500-1815), le type d'occupation de la terre au Brésil s'oriente en effet d'emblée vers une concentration de la propriété : la plantation de canne à sucre. Cette production exigeait beaucoup de main-d'oeuvre, principalement constituée d'esclaves indiens puis importés d'Afrique, et de grandes étendues de terres. Une autre production fit la prospérité économique du Brésil indépendant dès la fin du XIXe siècle : l'exploitation du caoutchouc. Cette production ne fut rendue possible que par l'invasion des terres occupées par les Indiens, au mépris de leur identité et même de leur survie. C'est à peu près à la même époque que l'exploitation du café prit peu à peu une place prépondérante dans l'économie brésilienne. Des milliers d'immigrants venus d'Europe (Italie, Allemagne, Espagne,...) travaillent alors dans les plantations.

En 1960, la chute du cours du café sur le marché mondial provoque une mutation de l'économie brésilienne. Le gouvernement encourage alors la production de soja et de blé. La grande propriété apparaît toujours comme la structure la plus adaptée à ce type d'exploitation, car elle permet une forte mécanisation. Depuis cette époque, la politique agraire gouvernementale se fonde sur une exploitation intensive de la terre et des ressources naturelles et se tourne presque exclusivement vers l'exportation, la production et l'élevage à grande échelle au mépris de l'environnement et de la survie des communautés paysannes et indigènes.

Dans de nombreux pays, la concentration de la terre était perçue comme un obstacle au développement du capitalisme, mais au Brésil, les choses furent différentes. La collusion des intérêts du capital financier et industriel avec l'agriculture, ajoutée au fort contrôle oligarchique de l'appareil étatique, a anéanti pendant des décennies tout espoir d'une redistribution plus équitable des terres cultivables (1).


Luttes et répression

Depuis le XIXe siècle, l'histoire brésilienne est émaillée de révoltes paysannes réprimées dans le sang. Entre 1975 et 1985 cependant, l'accroissement du nombre de paysans sans terre, la concentration croissante de la propriété foncière et l'opposition aux régimes militaires encouragent la formation de mouvements paysans appuyés par une partie de l'Église catholique. Dès 1985, le Mouvement des travailleurs sans terre (MST) sensibilise la société brésilienne aux actions des organisations paysannes. La constitution promulguée le 15 octobre 1988 proclame d'ailleurs la nécessaire fonction sociale de la terre et le principe de l'expropriation des terres à des fins de réforme agraire.

La pression sociale pour une redistribution des richesses n'a pourtant cessé, depuis lors, de s'intensifier. Tant en réaction aux tentatives des milieux latifundistes de ralentir à tout prix les acquis des mouvements sociaux que pour faire face au processus de modernisation agricole qui a encore accentué les inégalités et l'exploitation des travailleurs ruraux. En outre, au cours des trois dernières années, le gouvernement n'a exproprié que 3,4 millions d'hectares, c'est-à-dire moins de 2% de la superficie nécessaire pour réinstaller la totalité des familles sans terre. À ce rythme, il faudra un demi-siècle pour reloger les 70.000 familles qui attendent toujours une terre dans des campements. Dès lors, les occupations de terres constituent toujours à l'heure actuelle le moyen de pression le plus important des mouvements paysans sur les pouvoirs publics.

Les conflits sociaux constituent ainsi l'indicateur le plus alarmant de l'injustice du modèle agraire en vigueur au Brésil et de la nécessité de changements profonds. Depuis la restauration du régime démocratique jusqu'en 1998, on dénombrait quelque 5600 conflits pour la terre. Durant la même période, la Commission pastorale de la terre (CPT) a enregistré plus de 1100 assassinats, restés impunis pour la plupart, de travailleurs ruraux et d'avocats, de leaders syndicaux ou religieux impliqués dans la lutte pour une redistribution de la propriété foncière.

L'impunité et le fait qu'aucun gouvernement n'ait jusqu'ici considéré la réforme agraire comme une priorité politique réalimentent sans cesse les foyers de violence et de conflits. Cette situation explosive est encore attisée par la mise en place de politiques néolibérales et les récentes démonstrations de force du gouvernement du président Cardoso à l'encontre des mouvements indigènes et paysans.


L'impact des politiques néolibérales

Face aux critiques suscitées par les politiques d'ajustement structurel et leurs conséquences désastreuses sur le niveau de vie de la majorité de la population rurale, la Banque mondiale annonça un changement de politique au milieu des années 1990 et s'engagea à donner la priorité aux programmes de lutte contre la pauvreté dont la réforme agraire fait partie intégrante. La Banque a ainsi développé un modèle de "réforme agraire assistée par le marché", également appelé "réforme agraire négociée", sensé atteindre à moindre coût et plus rapidement les objectifs de justice sociale et économique que des modèles de réformes agraires traditionnels. L'idée est simple: les paysans qui cherchent une terre n'ont plus à attendre le processus long et coûteux de l'expropriation pour en obtenir une. Ils négocient directement avec les grands propriétaires terriens. Acheteurs et vendeurs se tournent vers des "banques de terre" afin, pour les premiers, de contracter un crédit et, pour les seconds, de recevoir l'argent de la terre négociée au prix du marché. L'application de ce modèle est certes susceptible d'offrir des perspectives positives pour certaines entreprises ou coopératives rurales qui possèdent déjà un certain capital, mais il n'est pas envisageable pour la majorité des paysans pauvres ou sans terre. Au Brésil, cette politique de "réforme agraire assistée par le marché" s'est traduite par la mise en place d'un programme d'achat et de vente de terre initialement limité à cinq États de la fédération (2). Cependant, avant même que ce programme ne soit effectivement mis en place, et que l'on puisse évaluer son impact, le Congrès national a approuvé en 1998 l'élargissement de ce modèle à tous les États brésiliens grâce à un important appui financier de la Banque mondiale. En plus des innombrables difficultés posées par l'endettement et l'absence de mécanismes de participation, ce programme a, dans la pratique, annulé deux des principales conquêtes sociales: l'exigence de la fonction sociale de la terre et le principe de l'expropriation. De plus, dans le même temps, le gouvernement a réduit le budget de l'Institut national pour la colonisation et la réforme agraire (INCRA), afin d'investir les moyens financiers ainsi "épargnés" dans le fonds d'amortissement de la dette publique. Ce programme de banques de terre se substitue donc dans les faits au programme de réforme agraire déjà existant (3).


L'actuelle tentative de criminalisation des mouvements sociaux

Le Brésil vit actuellement une crise économique et sociale sans précédent encore accélérée par la privatisation de nombreux organismes publics, la réduction drastique des budgets sociaux et les scandales liés à des affaires de corruption. Face au durcissement de la contestation sociale, le gouvernement multiplie les démonstrations de force. Les télévisions du monde entier ont retransmis les images des violences policières lors de la commémoration du 500e anniversaire du Brésil, mais la violence est quotidienne pour les mouvements paysans et indigènes. Les arrestations, les expulsions forcées, les actes de torture et de harcèlement ne cessent de se multiplier. Le 16 novembre passé, un paysan du MST a trouvé la mort lors d'une expulsion forcée dans l'État du Parana, au sud du Brésil.

Le gouvernement justifie cette politique répressive en affirmant que la situation n'est plus sous son contrôle et que, par conséquent, il a l'obligation d'empêcher à tout prix le renforcement des mouvements populaires dans le pays. La situation est telle que certains n'hésitent plus à dénoncer les manoeuvres gouvernementales visant à faire des mouvements paysans et indigènes des ennemis de la population
.

Mais, si l'oppression s'aggrave, la mobilisation autour du thème paysan augmente. Le Parti des travailleurs (PT), parti le plus engagé en faveur des sans terre, a remporté les élections locales dans de nombreuses villes en octobre dernier. L'électorat a ainsi sanctionné les politiques des partis traditionnels déjà affaiblis par plusieurs affaires de corruption. Même s'il ne s'agissait que d'élections municipales et qu'à ce niveau, les responsables ont peu de compétences en matière agraire et sont plus que d'autres soumis à de très fortes pressions de la part des grands propriétaires terriens, on peut néanmoins espérer que les enjeux d'une réforme agraire sont de mieux en mieux compris et approuvés par la société brésilienne dans son ensemble. Non pas comme une problématique concernant uniquement la population rurale, mais comme un projet pour l'ensemble de la société, comme un facteur générateur d'emplois et de revenus, de diminution de l'exode rural vers les villes surpeuplées et de redistribution équitable des richesses. En d'autres termes, comme une forme de développement durable...

Anne Vereecken


L'État du Parana au sud du Brésil apparaît depuis quelques années comme un champ d'expérimentation de la politique menée par le gouvernement brésilien à l'encontre des travailleurs qui luttent pour la terre. Selon les chiffres de la CPT, on dénombre en effet dans cet État prospère, depuis 1995: 16 assassinats, 31 tentatives d'assassinats, 322 blessés, 7 cas de tortures et 130 expulsions forcées. Afin de dénoncer l'impunité de ces crimes, un tribunal international composé de juristes internationaux et brésiliens se tiendra le 2 mai prochain à Curitiba afin de juger les crimes des grands propriétaires terriens et la politique gouvernementale de violation des droits humains dans l'État du Parana. Convoqué à l'initiative de nombreuses organisations paysannes et de défense des droits humains (MST, CPT, FIAN,...), ce tribunal reproduira symboliquement le procès légal que l'État s'abstient jusqu'à présent de mener, afin de réaffirmer les valeurs fondamentales du Traité international des droits de l'homme ratifié par l'État brésilien.

(1) Au début des années soixante cependant, une réforme agraire est envisagée par le gouvernement populiste de Joao Goulart. Celui-si, soupçonné de sympathies communistes, est renversé par un coup d'Etat militaire en 1964.
(2) Minas Gerais, Bahia, Pernambuco, Maranhao et Ceara.
(3) FIAN & la Via Campesina ont lancé en décembre dernier une pétition "La terre est bien plus qu'une marchandise" adressée à la Banque mondiale afin de dénoncer les vices des programmes de "réforme agraire assistée par le marché". Le texte de cette pétition est disponible sur le site de FIAN (www.fian.org), et la réponse de la Banque mondiale peut être consultée à l'adresse suivante: www.worldbank.org


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