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| Le café boit la tasse par Sigrid Ramault de l'association Max Havelaar On ne s'en douterait pas quand on achète son paquet de café : le prix des grains ne permet pas aux producteurs de vivre de leurs récoltes. Leurs revenus n'ont jamais été aussi bas, et pourtant les volumes d'exportation n'ont jamais été aussi hauts. En cause : le prix mondial du café. Le cours de la livre de café de type arabica à la bourse de New York était de 68 $ 88 cents le 30 octobre, le plus bas depuis 8 ans, et celui du robusta de 34 $ 69 cents, le plus bas depuis 30 ans. Soit 45 et 71 % de moins que le prix plancher du commerce équitable qui vise à couvrir les coûts de production. Cette baisse s'opère depuis quelques années et les prévisions ne sont pas à la hausse. Au monde, quelque 20 millions de personnes dépendent de la culture du café pour leur bien-être. La majorité d'entre-elles sont des familles de petits cultivateurs. Raul del Aguila, représentant de coopératives cafétalières du Pérou, témoigne du fait qu'à ce prix la vente de café sur le marché international conventionnel n'a plus de sens. L'inquiétude s'exprime aussi chez les autres acteurs du secteur du café. Déjà en juillet de cette année, Patrick Installé, de la société d'importation anversoise Efico nous disait "le prix n'est plus rentable pour aucun pays, à l'exception peut-être du Brésil. Par ailleurs, de tels prix ne sont intéressants pour personne, ni donc pour les importateurs. Parce qu'à ce niveau-là, les producteurs n'investissent plus dans la qualité ni dans l'infrastructure et que le climat social se détériore. Il est donc capital de retrouver un prix plus élevé, y compris pour le maintien de la qualité à long terme." Même raisonnement à l'union des torréfacteurs belges, qui craint un effet de réduction de la consommation. Pourquoi ce prix si bas ? Depuis la rupture de l'Accord international du café en juillet 1989, les déterminants principaux du prix mondial sont l'offre et la demande. Eux-mêmes résultent de l'interaction d'un nombre de facteurs : les volumes de production, l'exportation, les prévisions et rumeurs de production, les stocks sur le marché, la consommation, et la gestion du risque sur les marchés futurs. Le prix mondial est donc formé par l'action conjointe de la nature, et de tous les acteurs de la filière café. Depuis 30 ans on note deux évolutions: sur le long terme, des mouvements cycliques, avec une tendance générale à la baisse. Sur le court terme, de grandes fluctuations, où le prix peut varier de 50 % d'une année à l'autre. En ce moment, une accumulation de surproductions déprime les prix. La production additionnelle vient surtout de nouveaux pays producteurs. Le Vietnam par exemple, est devenu en quelques années le troisième exportateur mondial de café. La consommation, elle, reste stable et à moins d'une catastrophe climatique, il n'est pas prévu que le prix du café vert augmente. Au-delà du prix du café vert : la plus-value Le prix du café vert a baissé sous son coût de production, mais en plus, comparé au prix de vente final le prix à l'exportation baisse. Ceci est aussi le résultat de l'interaction des différents acteurs, cette fois suivant une filière inverse : du consommateur au producteur. Cinq grands torréfacteurs se partagent environ septante % du marché dans les pays consommateurs, avec Nestlé, Philip Morris et Sara Lee (Douwe Egberts) en tête. En général, ce sont ces torréfacteurs qui mènent la formation du prix final, qui ne fluctue pas trop car cela n'influence pas fort la quantité achetée par le consommateur. Cette quantité reste stable en Europe et aux Etats-Unis, les plus grands marchés de consommation. Par contre, tout comme pour la plupart des produits de consommation, l'amateur de café exige des produits de plus en plus qualitatifs et différenciés. Avec une compétition féroce dans le domaine des cafés traditionnels, les cafés spéciaux émergent : cafés solubles, biologiques, d'origine, décaféiné, gourmet, cappuccino et autres, ... dont les nombreux types d'emballages décorent les rayons des magasins. Fournir ces niches a des répercussions sur tout l'amont de la filière. Dans la distribution : plus de frais de marketing, de distribution, de transport. Dans la torréfaction : une plus grande diversité dans les sources et qualités de café, un plus grand nombre de chaînes de production, de renouvellement, des méthodes de torréfaction plus élaborées, des emballages divers. Tout cela permet de rester compétitif, de réaliser une marge, mais aussi plus de travail et de coûts par paquet de café. Pour les importateurs, il s'agit d'assurer un approvisionnement sûr dans les quantités et qualités requises. Cela signifie avoir une bonne connaissance des marchés producteurs, de former de grands stocks qui sont chers ou de former des relations solides dans les pays d'exportation. La gestion du risque et les opérations à terme sont de mise pour se couvrir des fluctuations dans les prix du café et du pétrole, et des fluctuations du dollar. Des coûts de transaction plus importants renforcent la concentration dans le secteur des importations de café qui avait commencé à s'opérer dans les années 80 suite aux prix bas et fluctuants. Du grain vert à la cerise Ce n'est pas fini : la part du prix au producteur dans le prix du café vert baisse depuis des années. Le rôle des instances gouvernementales dans l'exportation et la protection des prix aux producteurs a considérablement diminué avec la libéralisation. Cela laisse un vide, comblé par différents intermédiaires. Car avant d'arriver en sacs de jute chez l'exportateur, tout un processus s'est opéré. La préparation à l'exportation doit assurer l'absence de mauvais grains qui affectent le goût et la couleur du produit final. Le résultat est regroupé en lots de qualité, taille, forme et couleur homogène. Une bonne préparation est manuelle. Elle est faite dans des centres, où s'est aussi opéré le traitement des fruits (ou cerises de café) jusqu'à obtention des grains. Ce traitement consiste en un processus de dépulpage, de séchage, de nettoyage et de décorticage. Selon les régions, les types de café, les conditions climatiques il y a de la cerise au grain de qualité exportable une perte d'environ 55 % en poids. Les cerises de café arrivent au centre de traitement par un réseau de transport et de collecte. Et avant la collecte, il y a la cueillette, qui est de qualité quand les cerises mûres sont sélectionnées manuellement. Avant que le plant ne produise des cerises, il a fallu le choyer pendant cinq ans. Par après, il a une production optimale pendant vingt ans, s'il est entretenu et reçoit des engrais. Le café est donc un investissement à long terme pour le producteur. Son prix, lui, est fixé au moment de la livraison des cerises. Il se fait selon les prix mondiaux des grains sur le marché international, dont sont déduits tous les frais de collecte, de transport, de traitement, de triage, de commercialisation ainsi que les intérêts sur les avances. Le revenu annuel du petit caféiculteur se fixe donc une fois par an, et c'est ce revenu final qui encaisse la totalité des baisses dans les prix mondiaux. Impact pour le producteur Un cas concret permet d'illustrer les tenants et aboutissants pour le producteur. Les détails ne sont pas généralisables à tous les petits producteurs du monde, les conclusions malheureusement si. Merling Preza, directrice de Prodecoop, une fédération de coopératives de café du Nord du Nicaragua, nous explique que les 2.350 membres des coopératives sont des familles qui vivent de cultures vivrières et dont le revenu monétaire provient de la commercialisation du café. Sur un à deux hectares, ils produisent en moyenne une tonne de cerises d'arabica de qualité supérieure par an. Après traitement, il reste environ 400 kg de café prêt à l'exportation. Si au moment de la récolte le prix mondial pour l'arabica est de 0,69 dollars la livre, la meilleure qualité de café du Nicaragua pourra se vendre à environ 0,65 dollars. Car le café de ce pays a mauvaise réputation, et est pénalisé par un "différentiel" négatif, allant de -4 à -10 dollarcents la livre, selon les qualités. En déduisant les frais de collecte du café, de transport, de traitement et de commercialisation, il reste au producteur au plus 300 dollars. Ou 13.000 Bef de revenu annuel. Comparé au PIB moyen annuel du Nicaragua de 2140 dollars (rapport du PNUD de 2000), il est clair qu'une famille ne peut vivre décemment à ces prix là, même si elle a des cultures vivrières. L'impact direct est donc que l'agriculteur va devoir adopter non pas un mode de vie, mais de survie. La priorité devient la nourriture et l'habillement. Les cultures de café sont délaissées. Entretenir les plants, se procurer de l'engrais, payer le transport vers l'école, tout cela devient secondaire. L'avenir est vite handicapé. L'effet sur la qualité des récoltes est déjà visible l'année suivante, où au meilleur cas les prix seront plus hauts mais en tout cas la récolte moins bonne. A moins d'une hausse de prix de la récolte suivante, c'est une spirale infernale, une migration vers d'autres lieux de travail, la perte de la terre. Solutions Selon les lois du marché, la solution est évidente : produire moins. Les petits producteurs le comprennent bien, mais argumentent : "Nos rendements sont très faibles, nous devons au contraire chercher à les améliorer en investissant dans la qualité'', nous dit Carlos Vargas, directeur de la fédération de coopératives Coocafé. ''Au Costa Rica'', ajoute-til ''ce ne sont pas les petites cultures de café qui produisent le plus : 90 % des producteurs sont des familles, qui cultivent 60 % du café du pays. De plus, diversifier les cultures n'est qu'une alternative théorique pour les producteurs isolés. Le marché du café, aussi problématique qu'il soit, a l'avantage d'exister. Ce n'est pas le cas pour d'autres denrées, qui par ailleurs sont souvent périssables et non commercialisables à partir de plantations isolées''. Pour lui, la solution pour assainir la situation actuelle serait de détruire les vieux stocks, qui sont de toute façon de mauvaise qualité et ne font qu'influencer les prix. Une troisième solution est le plan de rétention. Plusieurs pays grands exportateurs de café, membres de l'ACPC (Association of Coffee Producing Countries) ont convenu de retenir 20 % de leur récolte à partir d'octobre 2000, dans l'espoir de faire monter les prix mondiaux. Si ce plan a un effet, il ne sera visible qu'après les récoltes début 2001. Il est certain qu'un tel accord est difficile à réaliser. Il exige la discipline de tous les pays, mais également qu'ils puissent financer les volumes retenus. Les convictions quant à l'effet bénéfique de l'accord sont partagées, mais importateurs et producteurs s'accordent pour dire que ce n'est qu'une solution à court terme. Selon Patrick Installé "ce n'est que si les pays producteurs de café développent une vision à long terme que l'on pourra remédier à cet excès de l'offre et aux prix trop bas." Dagoberto Suazo, représentant de petits caféiculteurs du Honduras, préconise l'encouragement de la consommation du café dans les pays producteurs (des campagnes à cet effet sont lancées au Brésil et au Mexique), la promotion de nouveaux produits à base de café et l'amélioration de la qualité. Cette dernière évolution serait un élément dans l'acquisition d'un pouvoir de négociation du producteur. Aujourd'hui, c'est cette voie qui semble la seule viable à terme. Produire une quantité prévisible, en sachant qu'elle répond aux qualités désirées par les consommateurs (par exemple le café biologique) devient une arme de négociation. Pour y arriver, il faut pouvoir se permettre de penser à plus long terme que demain. Allant un pas plus loin, acquérir une influence sur la collecte et transformation du café jusqu'à son exportation impliquerait l'affranchissement d'un système de chaîne de production fordiste vers une organisation capable d'évoluer et de réagir aux opportunités, qu'elles soient dans le café ou ailleurs. Des coopératives allant dans ce sens ont vu le jour. Elles ont des atouts réels : la qualité du café et la motivation à trouver des solutions. La grande faiblesse réside dans les connaissances et capacités. Un producteur connaît bien la culture du café, pas son traitement ni sa commercialisation. Pour un regroupement de producteurs, il faut se payer ces connaissances. L'apprentissage est difficile dans une situation de précarité et d'isolation, tout en gérant les relations avec les intermédiaires. La situation financière des organisations privées de petits agriculteurs sans expérience est encore plus fragile que celle des instances gouvernementales disparues. Ce dont les coopératives ont besoin, c'est un minimum de débouchés à un prix couvrant les frais de production fixes, l'accès à de l'assistance et à des facilités de crédit pour améliorer les plantations, l'infrastructure et la gestion. Avec cela, elles auraient des assises pour prendre avantage des opportunités de marché comme l'importance croissante accordée à la qualité et à l'éthique sociale et environnementale des produits. Sigrid Ramault Max Havelaar est une organisation qui favorise le développement social et économique des pays du Sud, en soutenant les cultivateurs. L'organisation attribue un label qui garantit aux consommateurs que les aliments ont été rémunérés à un prix juste et produits dans des conditions de travail correctes. En Belgique, ce label est apposé sur le café et les bananes.
- ICO, http://www.ico.org |
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