Biens publics
Ils meurent d'impatience
de se battre
*


par Peter Dwyer
Chercheur, postdoctorant au Centre for Civil Society
de l'Université du Natal (Afrique du Sud)


" Évitez le sida, entrez ", dit l’enseigne à l’extérieur du sex-shop proche du front de mer de Durban. Juste à cent mètres de là, cinq cents militants du Treatment Action Campaign (TAC), représentant 110 sections venues de toute l’Afrique du Sud, tenaient la seconde réunion du Congrès national du TAC. Leur but : planifier la suite de leur lutte en vue d’obtenir un programme global de traitements pour les cinq millions de personnes contaminées par le VIH/Sida. L’Afrique du Sud a le taux de prévalence du VIH le plus élevé au monde. On estime que le sida a été responsable de 40 % des décès d’adultes en 2001, jusqu’à mille décès par jour, selon l’ONUSIDA – chiffre qui n’est pas contesté par le gouvernement que dirige l’African National Congress (ANC).

Pendant trois jours, des « Musulmans séropositifs », « le personnel de santé contre le sida », des syndicalistes et des chômeurs, des socialistes et des ecclésiastiques qui forment le front uni du TAC, se sont embrassés, ont dansé, chanté, ri, pleuré – et, comme ce fut le cas d’une jeune femme, éclaté en sanglots irrépressibles provoqués par leur exaspération à l’encontre du gouvernement ANC –, dans un Congrès qui a juré à l’unanimité de continuer la lutte pour obtenir des traitements et s’est lancé une fois de plus dans la désobéissance civile. L’atmosphère était si grisante qu’il était difficile de ne pas faire de comparaisons avec le mouvement de libération contre l’apartheid. Mais même si les gens empruntent aux luttes passées des airs populaires antiapartheid, ils sont en train de créer leurs propres chants, leurs danses et leurs symboles qui s’inspirent de leurs épreuves et de leurs luttes sous un gouvernement ANC.

Le président national du TAC, Zachie Achmat – qui s’est proclamé socialiste, a été arrêté et détenu cinq fois, a vécu dans la clandestinité pendant dix ans sous l’apartheid –, est adulé et respecté par les militants du TAC à la façon de Mandela. Une chanson émouvante a fait encore plus ressortir le lien spécial qui unit Achmat et les activistes du TAC : des centaines de délégués ont dansé à la façon conga jusqu’à l’avant de la salle, le doigt pointé sur Achmat, en chantant qu’ils le suivraient dans la campagne de désobéissance civile, même s’ils devaient être arrêtés.

Ce n’est pas à la demande instante de Nelson Mandela en personne qu’Achmat a finalement renoncé à son refus de principe de prendre des médicaments antirétroviraux tant que tous n’y auraient pas accès, mais suite au vote unanime et aux supplications des délégués. En restant un militant propagandiste et en arborant un sourire de gamin, qui masque son combat constant contre la maladie, il a demandé pour la forme pourquoi il devrait permettre à Thabo Mbeki (2) de tuer une autre personne.

S’inspirant des victoires de la lutte pour la libération, le TAC a utilisé le droit de protester, les tribunaux, les chercheurs, la Commission des droits de l’homme, la Commission de la concurrence et de nouvelles personnes morales pour essayer de changer la politique de l’ANC. En ayant constamment à réfuter les accusations gouvernementales selon lesquelles ils sont en train de saper la démocratie, les militants du TAC ont montré qu’ils « ne sont pas des esclaves de la démocratie, mais des citoyens qui veulent que leur gouvernement leur rende des comptes », ainsi qu’Achmat l’a affirmé fièrement alors que des militants criaient sans cesse : « Sans traitement, pas ma voix ! ». Certes, il est fascinant de voir ces dirigeants qui se sont battus pour la démocratie découvrir maintenant qu’elle est brandie et utilisée pour leur demander des comptes.

Durant les quatre dernières années, les militants ont transmis de nombreuses pétitions et des déclarations au gouvernement, dont beaucoup sont restées sans réponse. Malgré cela, ils ont continué de mener leur campagne, et tout en appelant d’autres forces populaires à les rejoindre pour créer un « mouvement populaire en faveur de la santé », ils n’ont pas perdu de temps pour former et éduquer une nouvelle couche d’activistes ainsi que le grand public, en leur fournissant des explications sur le VIH/Sida, leurs droits constitutionnels et d’autres questions plus vastes comme le pouvoir des compagnies pharmaceutiques dans la mondialisation.

C’est une petite armée, mais une armée qui grandit, de bénévoles et de militants qui s’instruisent, informent, apportent un soutien moral, parfois en prenant de grands risques – très récemment, dans la township de Chesterville à Durban, une activiste du TAC, qui ne cachait pas sa séroposivité, a été brutalement attaquée dans sa maison.

Cependant, d’une certaine façon, le TAC est la victime de son propre succès. Une femme qui a été violée et qui, après avoir connu le TAC, a assez d’assurance maintenant pour ne plus cacher sa séroposivité, a expliqué qu’elle ne peut pas faire face au nombre de gens qui viennent (souvent en cachette) lui demander de l’aide et des conseils après qu’on ait diagnostiqué qu’ils étaient contaminés par le VIH.

Bien que le Congrès se soit terminé sur l’hymne national, des sympathisants du TAC ont protesté ce soir-là durant un discours de la ministre de la Santé, Manto Tshabalala-Msimang (2), très méprisée, ouvrant un colloque international sur le VIH/Sida à Durban. Le jour suivant, des centaines de protestataires ont organisé une manifestation jusqu’au colloque en portant des croix en bois et des pancartes sur lesquelles étaient écrits les noms des personnes décédées de la maladie. Au meeting de protestation, alors que des scientifiques, des universitaires et des bureaucrates du gouvernement réunis au colloque se pressaient contre la fenêtre pour comprendre la raison du bruit, Zackie Achmat a déclaré qu’ils en avaient assez que le gouvernement « traîne les pieds » pour appliquer le programme de traitements antirétroviraux. « Nous leur avons accordé assez de temps pour agir en arrêtant notre campagne de désobéissance civile », a-t-il dit – une campagne pendant laquelle plus de cent membres du TAC sont morts.

Peter Dwyer

* Article rédigé à partir du livre collectif
La santé mondiale, entre racket et bien public


(1) Président de l’Afrique du Sud et de l’African National Congress.
(2) Célèbre notamment pour ses propos sur l’inefficacité et la toxicité des anti-rétroviraux et pour les recettes à base d’ail, d’oignons, de patate douce et d’huile d'olive qu'elle conseille pour lutter contre le sida.




La santé mondiale,
entre
racket et bien public



aux Editions Charles Léopold Mayer

novembre 2004
(348 p., 16 €)





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