Le 7 avril dernier, nous avons commémoré le dixième anniversaire du début du génocide au Rwanda. Le monde entier s’est alors souvenu qu’il avait surtout été incapable de prévenir et d’arrêter ce qui allait devenir un des pires crimes contre l’humanité. Un de plus. Le génocide rwandais allait faire entre sept cent mille et un million de victimes. A ce niveau-là de massacre, arrêter un chiffre exact est anecdotique et compter devient totalement indécent.
Une décennie ne suffira pas pour effacer les affres d’un tel drame. Ni un siècle d’ailleurs. Avec beaucoup de difficultés, dix ans après, les survivants en sont toujours à faire leur deuil. Et, à sa façon, la « communauté internationale », participe à ce processus. Mais pour faire quel deuil ? Celui des Rwandais massacrés ou celui du droit humain universel que ses propres institutions sont à l’évidence incapables de faire respecter ? Devant l’ampleur du désastre, l’ONU et les nations impliquées de près ou de loin dans ce génocide c’est-à-dire les témoins passifs et conscients du massacre ont entrepris, pour la plupart déjà, de faire leur mea culpa… A grands renforts de commissions parlementaires et de rapports, de procès et d’aveux, et même de demandes de pardon… le monde entier semble aujourd’hui sincèrement compatir et essayer de comprendre comment on a pu en arriver là ! Méchante question s’il en est. Comment, en effet, l’œuvre de « civilisation », entreprise depuis si longtemps au Rwanda entre autres par les Eglises a-t-elle pu ainsi être anéantie en cent jours à peine et transformer cette région en théâtre d’une innommable boucherie ?
Le devoir de mémoire de l’humanité envers les pages les plus sombres de son histoire n’aura de sens que si, parallèlement aux génocides et à leur démesure criminelle, on prend aussi en compte les multiples exactions et violations quotidiennes, « mineures », qui, un jour, à leur paroxysme, pousseront peut-être tous les uns à vouloir massacrer tous les autres. Prendre en compte aussi ces crimes d’Etat et les sanctionner sans équivoque plutôt que de spéculer, avec la complicité d’alliances criminelles, sur les enjeux géostratégiques. Prendre en compte encore ces haines que l’on a soi-même attisées et cesser d’armer n’importe qui au nom du commerce, du pétrole ou de l’industrie de l’armement. Prendre en compte, enfin, la misère, la pénurie, la surpopulation, le non-accès à la santé et à l’éducation… autant de paramètres qui entretiennent de par le monde une injustice criante et nourrissent le feu des rivalités ethniques, culturelles et religieuses. Vaste et incontournable chantier, si l’on veut mériter son statut d’humain.
Pour que les génocides ne se résument pas seulement à quelques commémorations, pour que les massacres ne servent pas à minimiser à justifier d’autres violations criminelles, pour qu’enfin nous puissions éradiquer la barbarie, nous avons, en effet, un immense devoir de mémoire, mais un devoir non sélectif…