Numéro 12 -Trimestriel
Mars-Avril-Mai 2001
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Bouddhas et talibans
par Eddy Pennewaert
La menace de destruction, et ensuite la destruction des médiatiques Bouddhas de Bamiyan par les talibans (1), a remis l'Afghanistan sous les feux de l'actualité pendant quelques jours. Le temps de se rappeler que ce pays est en guerre depuis vingt-deux ans, qu'il est frappé d'un embargo (encore un), que deux à trois millions d'Afghans sont actuellement menacés de famine par les effets d'une exceptionnelle sécheresse et, outre son arriération générale, que les droits des femmes, ironie du calendrier (2), y sont constitutionnellement inexistants.
Sur l'échiquier complexe de la géopolitique, il n'est pas surprenant de constater que le gouvernement des talibans ne soit reconnu que par l'Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan, trois alliés fidèles des Etats-Unis, alors qu'il est considéré hors-la-loi par l'ensemble de la communauté internationale. Et de se rappeler le rôle joué à partir des années quatre-vingt par Washington pour armer, par Pakistan interposé, toutes les factions islamistes et autres moudjahidins pour débouter l'Armée rouge venue secourir un gouvernement progressiste mis à mal par une insurrection de mollahs refusant - entre autres - la scolarisation des jeunes filles... Depuis la débâcle militaire des Soviétiques (1989) et la chute du gouvernement communiste de Kaboul (1992), le pays est livré aux mollahs et à des chefs de guerre tribaux puissamment armés et bien entraînés qui jouent les prolongations en une lutte fratricide pour le pouvoir. Seule constante, au cours de cette descente aux enfers de sinistre mémoire, les moudjahidins d'abord, les talibans maintenant, ont imposé tour à tour leur interprétation de la loi coranique avec un même zèle à l'égard des femmes: interdiction de sortir seule, de travailler, d'aller à l'école, obligation de porter le tchadri,...
Mais depuis les deux attentats antiaméricains en Tanzanie et au Kenya en août 1998 -attentats qui ont fait 257 victimes, dont 7 Américains - et dont le commanditaire présumé, le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden, a trouvé refuge à Kaboul sous la protection des talibans -, les alliances ont bien changé. Après avoir pris leurs distances vis-à-vis des talibans qu'ils soutenaient hier encore, les Etats-Unis ont récemment annoncé la fermeture du bureau des talibans à New York, sans se soucier d'anéantir ainsi les efforts déployés par les Nations unies qui tentent de mettre un terme à la guerre civile afghane par la diplomatie et de ramener ce pays à plus de raison et surtout plus d'humanité. Décision regrettée tant par les ONG sur le terrain qui craignent aujourd'hui pour leur sécurité que par les officiels onusiens ... et, sans nul doute, aussi par toutes les femmes d'Afghanistan.
Au petit jeu de la surenchère, la destruction des Bouddhas n'est qu'une réponse des talibans à l'embargo et à la pression exercée par les Etats-Unis. Mais tout dialogue n'est pas rompu, business is business, un grand musée new-yorkais a déjà proposé à Kaboul de racheter les morceaux des précieuses effigies...
(1). Taliban signifie « étudiants en théologie ».
(2). Evénements ayant eu lieu début mars, le 8 étant le Journée mondiale de la femme.
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